Livia Rodriguez
Delis / Photos José M. Correa
CES derniers mois, le nombre de coopératives non
agricoles s’est accru dans l’Île. Une modalité qui
s’étend et qui a pour objectif d’insuffler du dynamisme
et de l’efficience aux activités économiques du pays.
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« Si
l’économie cubaine a évolué, et si nous en
avons les conditions, pourquoi ne pas nous
inscrire dans les nouvelles modalités
proposées ? », s’est demandé Nancy Varela,
présidente de la coopérative Confections
Model. |
À l’heure actuelle, on compte 452 associations de ce
type dans les secteurs du commerce, de la gastronomie,
des services, de la construction, du transport, de
l’industrie et de l’alimentation, et plus récemment dans
les branches de l’énergie et des services.
Selon les spécialistes, une des premières expériences
de coopérative date de 1884, à Rochdale, en Angleterre,
où 28 tisserands pauvres ouvrirent un magasin coopératif
destiné à la vente de denrées alimentaires et autres
produits.
Les travailleurs achetaient au prix de gros du sucre,
de la farine, du sel et du beurre, qu’ils vendaient
ensuite au prix du marché, les membres recevant
régulièrement une ristourne proportionnelle au montant
de leurs achats. L’association était basée sur
l’adhésion libre et volontaire, le contrôle démocratique,
la neutralité politique, raciale et religieuse, la vente
et l’achat au comptant, la vente au prix courant de
détail du marché, la distribution de l’excédent (ristourne)
au prorata des achats ; l’intérêt limité sur le capital
ainsi que l’éducation continue.
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Le
professionnalisme du personnel des
Confections Model a attiré des clients parmi
les personnalités cubaines, dont le pianiste
Frank Fernandez. |
Le mouvement coopératif s’est développé à partir de
cette expérience, et a pris son essor après la fondation
en Europe de l’Alliance coopérative internationale (ACI)
en 1895.
On estime aujourd’hui qu’il existe 750 000
coopératives dans le monde, qui regroupent 800 millions
de personnes, ce qui représente plus de 12% de la
population de la planète.
Aujourd’hui, les coopératives offrent des services à
un habitant de la planète sur deux, et les 300 plus
importantes du monde sont évaluées à plus de deux
billions de dollars.
Cuba a une expérience de près d’un demi-siècle dans
ce type d’association, avec la création en 1960 de la
Coopérative de crédits et de services, ensuite de la
Coopérative de production agricole et plus tard en 1993
des Unités de base de production coopérative, toutes
dans le secteur agricole.
L’expérience cubaine dans ce domaine, reconnue
internationalement, a permis à l’Île de présider le
Réseau latino-américain de coopérativisme (RELCOOP), une
organisation qui, avec la Confédération des coopératives
de la Caraïbe et de l’Amérique du centre et d’autres
institutions, impulsent cette modalité sur le continent.
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Naomi Karla
Lemus, en formation à l’école des métiers
Hermanos Ameijeiras, envisage de s’associer
à la coopérative. |
Avec l’extension du coopérativisme à d’autres
branches de l’économie, Cuba prétend déployer ses
connaissances de plus de 50 ans à d’autres sphères de la
vie économique.
À n’en pas douter, les coopératives, comme
alternative d’organisation et d’autogestion, occupent
une place importante dans la mise à jour du modèle
économique cubain, ce que confirme le programme adopté
par le 6e Congrès du Parti communiste, qui, outre
l’entreprise socialiste d’État, reconnaît et encourage
le coopérativisme, compte tenu de la nécessité de
décentraliser la gestion de l’État, afin d’améliorer
l’efficacité.
Par ailleurs, ce système de gestion n’est pas en
contradiction avec le système de justice sociale cubain,
ses principes de base d’adhésion libre et volontaire, le
contrôle démocratique et la participation économique des
membres, l’engagement envers la communauté, son
autonomie et son indépendance, ce qui permet un climat
d’aide mutuelle, de responsabilité, d’égalité et de
solidarité.
CONFECTIONS MODEL : UNE INTIATIVE CUBAINE DE
PARTICIPATION
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Même s’il
s’inquiète de l’avenir de son métier,
Alfredo Valdés, un tailleur âgé de 80 ans,
perçoit déjà les bénéfices économiques
d’être membre de la coopérative. |
Depuis que l’entreprise est devenue une coopérative,
la dynamique de l’établissement Confections Model, un
ancien atelier de la rue San Rafael, à La Havane, a
changé.
Cela fait environ un an que les employés de cet
atelier, consacré à la confection et à la vente de
vêtements en pesos cubains – principalement la guayabera
(chemise) traditionnelle – ont décidé de se mettre à
leur compte et de se séparer économiquement de
l’entreprise d’État.
« Puisque nous avions toutes les conditions pour
produire en grandes quantités, pourquoi ne pas changer
et prendre part aux transformations de l’économie
cubaine », a signalé sa présidente, Nancy Varela
Medina, à Granma International.
Pour devenir une coopérative, ils disposaient d’une
équipe de travail compétente, de machines en bon état et
d’un local vaste et bien situé.
« Nous avons été les premiers à présenter un
projet, qui a réellement beaucoup plu. Cela n’a pas été
facile, mais nous avons réussi. Nous avons obtenu
l’autorisation du Conseil des ministres ; nous avons
fait les démarches auprès des services juridiques, nous
nous sommes inscrits au registre de commerce, et à
partir du 1er octobre 2013, nous avons
démarré en tant que coopérative. »
« Entre modistes, tailleurs, couturières, et
autres métiers de la couture, nous sommes 41 associés,
suffisamment pour réaliser les grandes commandes
d’uniformes et de guayaberas que nous recevons »,
explique-t-elle.
CE QUI A CHANGÉ...
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Les
Confections Model disposent d’un point de
vente très bien situé à La Havane. |
« Les changements sont palpables. Auparavant, nous
avions un salaire fixe et une prime. Aujourd’hui, nous
sommes payés selon les ventes », a précisé Nancy Verela,
qui a conscience maintenant que le fait d’être autonome
et de devoir maintenir la production exige une grande
rigueur. « Être directrice de l’atelier et être
présidente de la Coopérative Confections Model sont deux
choses très différentes », nous dit-elle.
Le système salarial dépend des bénéfices, c’est-à-dire
que les salaires des travailleurs sont calculés sur la
base des bénéfices des ventes du mois précédent, en
tenant compte de la productivité des employés, après
avoir payé les impôts au Bureau national de
l’administration fiscale, la location des bâtiments et
des machines à l’entreprise d’État qui les loue, ainsi
que l’achat des matières premières.
« Un exemple : les couturières spécialisées dans une
tâche comme la confection des guayaberas ou des costumes
sur mesure, ont un salaire différent des autres. On paie
selon la catégorie. Il est vrai qu’il est très difficile
de trouver un personnel bien formé en couture, comme
ceux que travaillent ici et cela, on doit en prendre
soin. »
Pour Alfredo Valdés, un tailleur de 80 ans, après la
santé, la couture et la musique sont les deux choses les
plus importantes de sa vie. « La musique rend le peuple
heureux, mais sans vêtement, on ne peut pas être élégant.
C’est un art. Le tailleur est un ingénieur », a affirmé
Alfredo, tout en prenant les mesures d’une veste.
« À Cuba, il y a peu de tailleurs. Il faut former
des jeunes, à qui il faut apprendre la beauté d’une
profession que nous devons récupérer », affirme-t-il.
Malgré quelques insatisfactions personnelles, Alfredo
sent que sa vie s’est améliorée depuis qu’il est devenu
un associé de la coopérative. « Jusqu’à présent nous
sommes bien, mais nous ne pouvons manquer ni de tissu ni
de fil »
L’inquiétude d’Alfredo est bien justifiée. Selon la
présidente de la coopérative, le manque de personnel et
le coût des matières premières se trouvent parmi les
difficultés auxquelles la nouvelle structure doit faire
face.
« Nous avons quelques problèmes avec les
fournitures. Nous avons passé des contrats pour acheter
directement le tissu et le fil à l’Entreprise Universal
Habana. Auparavant, nous devions passer par un
intermédiaire. La plus grande difficulté, c’est le prix.
En effet, compte tenu des volumes que nous gérons, nous
estimons que le prix devrait être plus bas que celui
proposé aux travailleurs à leur compte », explique
Nancy Varela.
Cependant, Marquilda Pérez, qui travaille depuis 20
ans aux Confections Model, signale un autre détail qui
pourrait affecter le rythme de production.
« Les clients sortent de l’atelier satisfaits de la
qualité du travail, en grande partie grâce à
l’expérience de nos tailleurs. Mais ce qui est
préoccupant, c’est que ceux-ci sont assez âgés et que la
relève est rare. Nous devons former plus de jeunes et
leur permettre d’apprécier la valeur de ce travail.
« Notre nouvelle structure nous a apporté beaucoup
de bénéfices aussi bien économiques que personnels, mais
le plus important, c’est que maintenant nous sommes unis
et nous nous aidons beaucoup, c’est-à-dire que nous
travaillons comme des compagnons ».
« Nous savons que notre survie dépend du travail
collectif, de la responsabilité et des décisions que
nous adopterons pour maintenir notre coopérative en
bonne santé », a-t-elle conclu.