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La Havane. 20 Mars 2014

Le Callejon de Hamel : une oasis de couleur au cœur de La Havane

Maria Carla Garciga

LE Callejon de Hamel (La ruelle de Hamel) est sans doute l’un des projets communautaires les plus populaires de Cuba, même en considérant toutes les acceptions de ce mot dans le dictionnaire, à savoir : qui appartient au peuple et qui vient du peuple ; forme de culture constitutive de sa tradition ; propre aux secteurs sociaux les plus humbles ; à la portée des plus démunis économiquement, et pour conclure, connu et ou estimé du public en général.


Le Callejon de Hamel, un des projets communautaires les plus connus de Cuba.

Le succès de cette ruelle sui generis a dépassé les frontières de l’Île. Ce projet socioculturel constitue aujourd’hui un lieu d’attraction pour les touristes venus du monde entier, et nombreux sont les Cubains d’autres régions qui viennent visiter ce petit bout de terre afro-cubaine, enclavé dans le quartier de Cayo Hueso, dans la municipalité de Centro Havana.

Les fresques qui recouvrent les murs, ainsi que le bâtiment mitoyen, les messages écrits qui les accompagnent, les sculptures et les installations oniriques, les couleurs qui envahissent chaque centimètre captivent le visiteur par leur exotisme, dès son entrée dans la ruelle. Il semble impossible de tout apprécier d’un seul regard, compte tenu du mélange et de la pluralité des éléments, où l’art inspiré des cultures d’origine africaines se mêle au syncrétisme religieux et à la présence d’un côté, au bout du passage, d’un buste de José Marti et de l’autre d’une pensée de l’ethnologue cubain Fernando Ortiz.

À l’approche de son 20e anniversaire, le 21 avril, le projet socioculturel du Callejon de Hamel a parcouru un chemin long et ardu, partagé entre défenseurs et détracteurs. Malgré des hauts et des bas, selon l’époque et les circonstances, le Callejon conserve toujours la même vitalité, riche de nouveaux défis à relever et de plusieurs projets culturels à l’attention des membres de la communauté.

Selon son créateur et principal animateur, l’artiste autodidacte Salvador Gonzalez, « l’objectif du projet est de contribuer à préserver les valeurs d’identité, de faire en sorte que les futures générations respectent, conservent et connaissent nos racines. Comme je l’ai indiqué dans une des phrases de notre grand maître Fernando Ortiz que j’ai écrites sur un mur : Tout peuple qui se nie lui-même entre dans une transe décisive. »

LA PREMIÈRE PEINTURE MURALE


Un petit bout de terre afrocubaine enclavé dans le quartier populaire de Cayo Hueso.

C’était une année complexe qui annonçait un avenir incertain. Les temps les plus difficiles que la population cubaine aurait à traverser s’approchaient inexorablement. Beaucoup ont dû dire que ce n’était pas le meilleur moment pour démarrer un projet artistique communautaire, mais lorsque les idées surgissent par hasard, spontanément, sans avoir été planifiées, contre vents et marées, il est impossible de les arrêter.

Et Salvador de raconter : « Tout a donc commencé un jour de 1990, lorsque mon ami Julio, qui habitait le quartier, m’a demandé de faire une peinture murale chez lui. Devant son insistance, j’acceptai, mais je lui suggérai : "Julio, au lieu de faire le mural dans la maison, pourquoi ne pas le peindre dehors ?" C’est ainsi qu’est née la première peinture murale à l’angle de la rue Aramburu. »

« Ensuite, Betty, une femme qui vivait ici dans le quartier, qui aujourd’hui est décédée, m’a encouragée à continuer. »

Malgré l’adversité, le projet a acquis de nouvelles dimensions avec le temps, puis il a compté sur le soutien des services culturels de la municipalité, jusqu’à ce que le projet soit considéré comme une action culturelle de prestige.


Selon Salvador Gonzalez, son créateur et principal animateur, « l’objectif du projet est de contribuer à préserver les valeurs d’identité nationale ».

L’historien Elias Aseff – qui a travaillé avec Salvador Gonzalez pendant 14 ans dans le cadre des activités communautaires – était élève de secondaire lorsque l’artiste a réalisé la première peinture murale d’inspiration afro-cubaine, peinte sur la voie publique. Il fut témoin de ces moments et, aujourd’hui, il se consacre à étudier la culture afro-cubaine, et en particulier l’œuvre de Salvador et le Callejon de Hamel.

« Ce projet communautaire est atypique. À la différence d’autres projets, il ne repose sur aucune méthodologie ni sur aucune étude des besoins de la population. Il est né à partir de l’œuvre d’un peintre qui réaffirme l’identité du quartier de Cayo Hueso, en préservant les traditions culturelles afrocubaines. Il s’agit du premier ensemble de peintures murales et de sculptures sur des thèmes d’origine africaine, et constitue un exemple de transgression et de transformation de l’espace urbain. C’était un projet nécessaire. »

UN PROJET SOCIOCULTUREL INTERACTIF


La musique tient une place essentielle au Callejon, qui est devenu le temple de la rumba afrocubaine par excellence.

Le travail artistique et communautaire du Callejon de Hamel a apporté de nouveaux espaces et des opportunités aux jeunes générations du quartier, en leur proposant d’autres voies pour leur épanouissement personnel, loin de la délinquance.

Selon Aseff, tout au long de ces années, le travail de prévention réalisé a permis à de nombreux jeunes issus de milieux populaires et difficiles de s’orienter vers la musique, les arts plastiques, les sciences sociales ou l’informatique. « Aujourd’hui, plusieurs d’entre eux exposent leurs œuvres à Cuba et à l’étranger. Certains sont devenus des chanteurs reconnus de rap ou de reaggeton. L’un de ces garçons est étudiant en informatique et un autre est scolarisé au Collège San Geronimo de La Havane », signale-t-il.

La prise en charge des enfants de la communauté se fait à travers des ateliers de peinture, d’Histoire et de danse, qui se tiennent tous les quatrièmes samedis du mois.

La musique tient une place essentielle dans le Callejon qui est devenu le temple de la rumba afrocubaine par excellence. Les amateurs du genre se réunissent le dimanche après-midi pour une peña – une des pionnières de la ville – qui accueille des groupes de rumba, connus ou débutants. Depuis le début de ce rendez-vous de rumberos, de nombreux groupes qui réclamaient un espace fixe et ouvert pour se produire ont fait leurs premiers pas dans cette singulière ruelle.

Pour Salvador, c’est un motif d’orgueil et de satisfaction que des groupes tels que Clave y Guaguanco, Yoruba Andabo et Los Ibeyis, reconnus aujourd’hui sur la scène internationale, aient fait leurs débuts à la peña du Callejon de Hamel.

À ces initiatives en faveur du développement communautaire s’ajoutent des conférences sur la culture et la religion afrocubaine, destinées aux habitants de la municipalité, mais aussi à un public avide d’approfondir ses connaissances sur les racines africaines qui sont à la source de notre culture.

UNE RUELLE OUVERTE SUR LE MONDE


Les fresques qui recouvrent les murs, les messages écrits qui envahissent chaque centimètre de la ruelle captivent le visiteur par leur exotisme, dès son entrée dans la ruelle.

Le Callejon de Hamel fait partie de la carte culturelle de la ville, qui accueille également des événements théoriques sur la bibliographie et l’anthropologie, dans le cadre du Festival Raices Africanas Wemilere. Des compagnies de danse classique et contemporaine s’y sont présentées, et les groupes d’Elio Revé, Mayra Caridad Valdés et Pachito Alonso ont offert des concerts aux habitants de Cayo Hueso.

Des groupes très connus comme Orishas et Kola Loca, firent également leurs premiers pas au Callejon, qui fut également la scène d’un clip du groupe afrocubain Sintesis, du feuilleton cubain Oh, La Habana, ainsi que de plusieurs coproductions cinématographiques.

Sur le plan international, plusieurs personnalités de la musique sont venues jusqu’au Callejon, dont certaines ont enregistré des vidéos pour garder la mémoire des lieux. « Ici sont passés des musiciens étrangers comme Jimmy Page, le guitariste de Led Zeppelin, et le batteur de Bob Marley, qui a filmé un de ses clip. Nous avons eu le plaisir de recevoir des groupes allemands, portoricains et nord-américains, qui ont joué gratuitement, mais aussi des acteurs et des actrices, des hommes politiques et des personnalités internationales intéressées par la culture afrocubaine », explique Elias Aseff.

Récemment, le Callejon a rendu hommage au pianiste Frank Fernandez, présent en compagnie de plusieurs rumberos, qui a promis d’offrir cette année un concert pour la communauté du quartier. « Le Callejon est devenu une scène de la culture cubaine. C’est le symbole d’un quartier, du peuple, où l’on peut danser et écouter de la rumba… Cette ruelle peinte réaffirme une identité ouverte à tous », a conclu Aseff.

La construction d’un espace beaucoup plus grand figure parmi les futurs projets : il s’agit du Parc Excilia Saldaña, en hommage à la grande poétesse et romancière cubaine. Ce nouveau lieu proposera des ateliers de peinture, de sculpture et de céramique destinés aux enfants, et sera utilisé par d’autres institutions pour des activités culturelles.

« À mon avis, le plus grand mérite du Callejon, c’est d’exister », affirme Elias Aseff. « Ce dont je suis le plus fier, c’est que le Callejon de Hamel a vaincu tous les tabous et s’est imposé par rapport à une vision euro-centriste de l’Histoire ; il s’est imposé aux maux de la société et a offert à la population de La Havane un espace différent ». (Fragments tirés de La Jiribilla)
 

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