Ce qu’on
ne vous dit pas sur l'Ukraine
Vicenç
Navarro
LES événements en Ukraine ont été
présentés comme un soulèvement populaire
contre un gouvernement corrompu et
extrêmement impopulaire, ce qui a entraîné
une sympathie généralisée, encouragée par
certains médias qui, encore figés dans une
idéologie héritée de la Guerre froide,
considèrent la Russie comme un ennemi,
d’autant plus que celle-ci avait apporté son
soutien au gouvernement de Yanoukovitch,
alors que ceux qui s’opposaient à lui
soutenaient l’adhésion de l’Ukraine à
l’Europe.
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Oleksandr
Sych, vice-premier ministre pour
les Affaires économiques du
gouvernement de facto en Ukraine,
est l'idéologue du parti Svoboda
(Liberté) d'inspiration fasciste. |
D’où une lecture très favorable des
contestations populaires contre le précédent
gouvernement de Kiev, qui s’achevèrent par
la destitution de Viktor Yanoukovitch, bien
qu’il ait été élu démocratiquement.
Il est évident que les manifestations
antigouvernementales ont été un soulèvement
populaire. Par contre, la réalité se révèle
bien plus complexe que ce que les médias ont
voulu nous faire croire.
En vérité, ce qui a été passé sous
silence, c’est qu’aujourd’hui l’Ukraine est
le seul pays en Europe où des membres d’un
parti nazi sont en position de force.
Paradoxalement, ce parti nazi s’appelle
Svoboda (Liberté) et ses membres au
gouvernement sont le ministre de la Défense
Ihor Tenioukh. ; le vice premier ministre
pour les Affaires économiques (Oleksandr
Sych), qui est l’idéologue du parti qui a
fait pression, entre autres mesures, pour
l’interdiction de l’avortement) ; le
ministre de l’Agriculture, Ihor Shvaik (l’un
des plus grands propriétaires terriens
ukrainiens) ; la ministre de l’Écologie
Andriy Moknik, qui fut le contact avec les
groupes nazis européens) ; le directeur du
Conseil national de Sécurité Andriy Parubiy
(directeur de la milice militaire du parti) ;
le procureur général de l’État (Oleh
Makhnitsky) ; et le ministre de l’Éducation
Serhiy Kvit, entre beaucoup d’autres. Le
nouveau gouvernement ukrainien est nettement
sous l’influence de ce parti.
Le parti Svoboda, créé en 1991, est
présenté comme le successeur de
l’Organisation des nationalistes ukrainiens
(OUN) fondée par Stepan Bandera, un
personnage clé de l’Histoire récente de
l’Ukraine, que le parti considère comme sa
plus grande inspiration. Il fut déclaré
Héros national en 2010 par le président
Viktor Iouchtchenko, qui fut remplacé par
Viktor Yanoukovitch, le président destitué à
la suite des manifestations populaires. À
l’arrivée au pouvoir de Viktor Ianoukovitch,
l’attribution de ce titre à Bandera fut
annulée. Il est cependant fort probable que
le nouveau gouvernement le lui restituera.
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Victoria
Nuland, secrétaire d'État
adjointe chargée de l'Europe et
de l'Asie, distribuant des
aliments aux opposants
ukrainiens dans les rues de
Kiev. |
Bandera, dont l’attribution à titre
posthume du titre de Héros national fut très
controversée, notamment par le Tribunal
européen de Justice, fut le principal allié
du régime hitlérien en Ukraine : il dirigea
deux bataillons qui furent intégrés aux
unités Waffen SS allemandes pour aider à la
lutte contre l’Union soviétique durant la
Deuxième guerre mondiale (selon le Centre
Simon Wiesenthal, ces bataillons arrêtèrent
4 000 juifs ukrainiens et les envoyèrent en
camp de concentration à Lvid, en juillet
1941).
Les documents de l’OUN affirmaient
clairement la nécessité de « nettoyer la
race », en éliminant les juifs. Le
professeur d’Histoire Gary Leupp de
l’Université Tufos, dans un article détaillé
sur l’Ukraine : The Sovereignty Argument,
and the Real Problem of Fascism (L’argument
de la souveraineté et le réel problème du
fascisme) – site ConterPunch, 10 mars 2014
–, cite des textes entiers démontrant le
caractère nazi de cette organisation.
Lorsque l’Allemagne fasciste envahit
l’Ukraine, Bandera déclara l’indépendance du
pays et son gouvernement travailla « très
étroitement et très fraternellement avec le
national-socialisme de la Grande Allemagne,
sous la direction d’Adolf Hitler » qui,
selon lui, « était en train de construire
une nouvelle Europe ».
Svoboda, le parti dominant dans l’Ukraine
d’aujourd’hui, se dit le fier héritier de
l’organisation fondée par Bandera. Il se
propose de purifier la société ukrainienne
en poursuivant violemment les homosexuels,
en interdisant l’avortement, en établissant
un nouvel ordre basé sur la hiérarchie et la
discipline, en insistant sur la virilité et
l’attirail militaire, en appelant à
l’expulsion de la « mafia juive moscovite »
et en éliminant le communisme, en commençant
par interdire le Parti communiste et en
poursuivant ses membres ou les intellectuels
proches de cette idéologie.
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À Kiev, des
groupes fascistes ont pris la
direction des manifestations, au
départ spontanées, et qui ont
abouti à la chute de
gouvernement. |
Cette formation politique envisage
également d’éliminer plus tard tous les
autres partis. En réalité, son programme ne
saurait être plus clair. En 2010, on pouvait
lire sur son site internet : « Pour créer
une Ukraine libre… nous devrons supprimer le
Parlement et le parlementarisme, interdire
tous les partis politiques, étatiser tous
les médias, procèder à la purge de tout le
secteur public et exécuter tous les membres
des partis politiques anti-ukrainiens ».
Le Congrès mondial juif a déclaré ce
parti comme un parti néonazi au mois de mai
2013.
Comment un parti néonazi peut-il
gouverner l’Ukraine aujourd’hui ?
Au départ, les mobilisations populaires
qui aboutirent à la chute du gouvernement
étaient en majorité des mobilisations
spontanées, peu organisées. Cependant, il
fut facile pour un groupe, parfois armé,
bénéficiant d’un soutien politique
international, de manipuler ces
manifestations et de jouer un rôle important
dans l’issue du mouvement populaire. Par
ailleurs, aussi paradoxal que cela puisse
paraître, aussi bien les États-Unis que
l’Union européenne ont un rôle clé dans
cette promotion. En réalité, les États-Unis
davantage que l’Union européenne.
Ce fut précisément Victoria Nuland,
secrétaire d’État adjointe chargée de
l’Europe et de l’Asie (une fonctionnaire
d’extrême droite nommée par le
vice-président Cheney durant
l’administration Bush, et qui fut maintenue
à ce poste par l’administration Obama), qui
soutint le plus activement et le plus
ouvertement le parti Svoboda, qui a durci sa
ligne antirusse pendant les manifestations.
C’est elle qui s’exclama : « Fuck the
EU ! » (Que l’Union européenne aille se
faire…), lors d’une conversation
téléphonique, en insistant sur le fait que
le gouvernement devait tenir compte du parti
Svoboda, quelle que soit la mauvaise image
qui en résulterait.
En réalité, ce parti n’avait obtenu que
10% des voix lors des dernières élections.
Son immense influence ne vient pas du
soutien populaire, mais des manipulations
qui ont eu lieu et dans lesquelles
l’administration étasunienne et allemande
ont joué un rôle déterminant. Ces deux pays,
qui souhaitent élargir la zone d’influence
de l’OTAN vers l’est de l’Europe,
considèrent que la situation en Ukraine
devrait favoriser cet objectif. De son côté,
le ministre de la Défense, qui est membre de
Svoboda, est favorable à l’OTAN et il a
étudié au Pentagone.
Quel avenir pour l’Ukraine ?
Aujourd’hui, les élites gouvernantes des
deux côtés de l’Atlantique se trouvent en
situation de conflit. D’un côté, le complexe
militaire industriel des États-Unis, sur la
défensive – du fait des coupes sombres dans
les dépenses militaires par le gouvernement
fédéral, résultat du rejet de la population
étasunienne des campagnes de guerre qui
caractérisent la politique extérieure des
États-Unis –, qui souhaite réactiver la
Guerre froide par tous les moyens afin de
récupérer son rôle central dans le système
politique et économique des États-Unis.
De l’autre, cette stratégie est en
contradiction avec les intérêts financiers
et économiques de l’Union européenne et
également avec ceux des États-Unis. La
Russie est le troisième partenaire
commercial de l’Union européenne, après les
États-Unis et la Chine, avec un échange
commercial de plus des 50 milliards de
dollars en 2012 (Bob Dreyfuss : Capitalism
Will Prevent a Cold War Over Ukraine, The
Nation, 10.03.2014). Environ 75% de tous les
investissements étrangers en Russie
proviennent de l’Union européenne, la Russie
étant le premier fournisseur de gaz de
l’Union européenne. Par ailleurs, le capital
des grandes oligarchies russes est placé
dans les banques européennes,
majoritairement à la City, à Londres.
C’est pourquoi, on aura beau parler de
pénaliser la Russie, une action militaire
est peu probable. Nous ne sommes pas à
veille de la 3e Guerre mondiale, mais cela
ne signifie pas que nous ne sommes pas en
train d’assister au renouveau du nazisme,
soutenu paradoxalement par des élites
gouvernementales des deux côtés de
l’Atlantique Nord, qui représente la main
dure nécessaire pour faire appliquer les
politiques néolibérales que le gouvernement
ukrainien devra mettre en œuvre pour
faciliter son intégration dans l’Union
européenne. (Tiré de Other News)