Prisonniers politiques de l'Empire  MIAMI 5    

     

 

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I N T E R N A T I O N A L E S

La Havane. 26 Septembre 2014

Ma journée avec René, du haut
de ses 15 ans.

Viktor Dedaj

C’est bien connu : la Fête de l’Huma, c’est l’odeur des merguez mais aussi un lieu de rencontres. René, ça fait à peu près quinze ans que le connais. Je dirais bien qu’il n’a pas changé, mais ce serait inexact. Pour sûr qu’il a changé, le René. Les cheveux plus gris, plus épars, tout ça. Pour le reste, non, je ne vois pas. C’est bien René. Lui ne me connaît pas, mais ça ne fait rien. René nous connaît sans nous connaître. Disons qu’il ne nous connaît pas mais qu’il sait qui nous sommes. René a trop d’amis pour se souvenir de tous leurs noms. Certains même ont des noms impossibles à prononcer. Pour vous dire que René, il a des amis partout dans le monde. Et pour cause.

René écoute avec la tête légèrement penchée. On pourrait croire qu’il pense à autre chose, qu’il remue des souvenirs, qu’il s’évade même. Mais lorsqu’on lui donne la parole, René s’empare du micro avec assurance, relève la tête et jette un regard circulaire, clair et perçant. Le temps d’une courte intervention, toutes ses douleurs s’effacent pour céder la place à une parole qu’on sent maîtrisée. Maîtrisée par une certaine habitude, bien sûr, mais surtout par une clarté de vision et de pensée qui ont toujours été présentes chez lui et ce bien avant l’affaire qui l’a rendu, disons, « célèbre ». René ne s’attarde pas sur son sort. Il préfère aborder d’entrée le contexte, les tenants et les aboutissants, le pourquoi et le comment. C’est calme, éloquent, concis et précis. Son intervention paraît même trop courte. Mais c’est peut-être parce que nous qui connaissons son histoire savons qu’il pourrait continuer pendant des heures, s’il le voulait, s’il le pouvait. Tant de choses à dire, du haut de ses 15 ans.

À ses côtés, son épouse Olga paraît fatiguée. L’effet Fête de l’Huma, sans doute. Elle ne prend pas la parole aujourd’hui. Dieu sait pourtant si elle l’a déjà prise, dix fois, cent fois, mille fois, ici là et ailleurs, pour son mari lorsqu’il était encore là-bas, et aussi pour tous les autres restés en arrière et qu’il faut ramener à la maison. Lorsqu’on a la chance de l’entendre, elle aussi parle avec le même calme, la même éloquence, la même concision et la même précision. Une question de génération et de formation sans doute.

René est né en 1956, à Chicago. Fils d’émigrés cubains, il retourne sur l’île en 1961. Entre 1977 et 1979, René participe à l’intervention internationaliste cubaine en Angola, contre le régime d’Apartheid de l’Afrique du sud. Pilote et instructeur de vol, il épouse Olga en 1983.

En 1990, René retourne aux États-Unis pour « fuir le régime castriste ».

En 1996, sa femme et leur fille le rejoignent à Miami. Et en 1998, naissance de leur deuxième fille.

Le 12 septembre 1998, René est arrêté par le FBI, avec d’autres, accusé d’espionnage au profit de Cuba. L’affaire des « Cinq de Miami » était née. René est maintenu en prison préventive pendant 33 mois. Un record sans doute. Il est placé en cellule d’isolement pendant les 17 mois précédent son procès, sans doute pour déstabiliser sa défense. Un autre record.

En 2000, sa famille est expulsée vers Cuba.

En décembre 2001, il est condamné à 15 ans de prison.

En février 2003, il effectue un autre séjour en isolement de 48 jours, sans motif officiel.

Entre-temps, le gouvernement des États-Unis refuse systématiquement les demandes de visa de sa femme et sa fille aînée. Les visites lui seront refusées pendant tout son séjour en prison.

Considéré comme un prisonnier modèle, il effectue néanmoins la totalité de sa peine et est « libéré » en octobre 2011. Une « libération » assortie d’une de ces conditions dont la « justice » US a le secret : l’obligation de séjourner 3 ans de plus à Miami, une ville hantée par des milices qui ne rêvent que de lui faire la peau.

Le procès de René et ses quatre camarades fut sans doute l’un des plus rocambolesques de toute l’histoire des États-Unis. D’abord par sa durée : 11 mois. Ensuite, par l’incroyable procession de témoins à charge et à décharge, d’avocats de renom. Et enfin, par les flagrantes campagnes d’intimidation des jurés et les dénis de justice imposés par un appareil judiciaire totalement déterminé à « punir » ces Cubains pour avoir révélé la face sombre des États-Unis : leur connivence avec le terrorisme international.

Et aussi par l’incroyable silence médiatique autour d’une affaire qui, sous d’autres cieux et dans d’autres circonstances, aurait sans doute défrayé toutes les chroniques de la planète.

René et les autres furent qualifiés « d’espions » et peu importe que les responsables militaires eux-mêmes aient souligné qu’ils n’avaient rien espionné du tout. Car voyez-vous, René et ses camarades étaient chargés de surveiller des nombreux groupuscules anticubains à Miami dont les faits d’armes vont des poses de bombes dans les hôtels touristiques à la Havane aux violations répétées de l’espace aérien cubain – sans oublier l’explosion en plein vol d’un avion de ligne cubain. On ne peut donc pas « espionner » le gouvernement des Etats-Unis si on est chargé de surveiller des organisations terroristes « privées » à Miami. Sauf à considérer ces organisations comme des officines du gouvernement ou protégées par lui...

Dans cette affaire, si la justice a fait défaut, on ne peut pas en dire autant du cynisme, à commencer par le premier : c’est à la demande du FBI, soi-disant préoccupé par les activités illégales des groupes anticubains à Miami, que les autorités cubaines leur ont remis des dossiers. Dossiers qui ont permis au FBI d’arrêter non pas les auteurs des attentats, mais ceux qui étaient chargés de les surveiller.

Désormais libre, comme un autre des Cinq, René se bat avec tous les autres pour faire sortir les trois qui sont encore enfermés. Il sait que ça ne va pas être simple, car cette affaire est « suivie » de près par les plus hautes autorités des États-Unis et s’il y a une chose qui reste constante au sein du pouvoir US, c’est sa haine envers Cuba et les Cubains en général, et ceux de la trempe de René et ses camarades en particulier. Et des condamnations à « deux peines de prisons à vie + 15 ans » ne se règlent pas par de simples réductions de peine pour bonne conduite. À condamnations politiques, libérations politiques.

Mais comme je l’ai dit, René et les autres ont des amis. Des prix Nobel, des parlements entiers de plusieurs pays, des commissions de l’ONU, que sais-je encore. Mais il manque sans doute le plus important : BHL. (Nan, j’déconne.) Alors René est présent aujourd’hui. Comme il a failli être présent en Angleterre, si ce pays ne lui avait pas refusé son visa pour des raisons de (devinez) … sécurité. René est partout où il peut être, pour donner un coup de main à la campagne mondiale pour la libération des Cinq, de tous les Cinq. Car comme il le dit lui-même, il ne pourra se sentir libre que lorsque tous ses camarades le seront aussi.

Le député communiste André Chassaigne tempête au micro. Oui, il faut tout faire pour les libérer. Cuba Linda, Cuba Si, Cuba Coopération, France-Cuba, de stand en stand, René et Olga se promènent d’un pas tranquille en se tenant discrètement la main. La rumeur court que la CGT fera campagne pour les Cinq. On verra bien.

René et Olga sont accompagnés par des camarades - dont certains sont émus « plus que de raison ». René observe tout, sans réaction particulière. Je donnerais cher pour lire dans ses pensées. Est-il heureux d’être là ? Est-il en train de décrire mentalement la scène à ses camarades encore emprisonnés ? Je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’il me paraît libre de corps mais pas d’esprit.

J’essaie de me mettre à sa place mais le vertige me fait reculer. (Tiré du Grand Soir)
 

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