La honte
des militaires yankees
Manuel E.
Yepe
JE me suis souvent imaginé le malaise et
la souffrance que doit ressentir un citoyen
commun des États-Unis devant les
manifestations qui ont lieu un peu partout
dans le monde contre la politique extérieure
US sous le slogan « Yankee go home ».
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Le
symbole du mépris impérial
envers notre pays : des Marines
ivres urinant sur la statue de
José Marti, le Héros de notre
indépendance. |
Ce devrait être encore pire pour le GI
envoyé dans n’importe quel pays du tiers
monde ayant subi les fréquentes invasions,
occupations, bombardements et assassinats
commis contre les populations. Dans ces pays
meurtris, l’indignation atteint souvent des
proportions extrêmes et provoque des
réactions incontrôlables contre les
militaires étasuniens.
Je me souviens que lorsque j’étais enfant,
à l’époque de la Seconde guerre mondiale,
les militaires des États-Unis m’inspiraient
de la sympathie.
Ma mère travaillait comme commissionnaire
au Valencia, une boutique pour touristes de
La Havane dont les propriétaires étaient
d’origine chinoise. Mon père, lui, faisait
la « chasse » aux touristes, à savoir aux
militaires étasuniens, qui étaient les seuls
visiteurs étrangers à l’époque, et qu’il
attirait vers la boutique afin que ma mère
puisse toucher la commission.
En général, les officiers et soldats
détachés dans les bases militaires US à Cuba
à l’époque provenaient de familles aux
revenus supérieurs à la moyenne. Ils avaient
suffisamment d’influence pour être affectés
loin des champs de bataille et relativement
près de leurs foyers.
Ainsi, les officiers et les soldats
yankees dont j’entendais parler étaient
presque tous généreux et agréables. Et les
commissions sur leurs achats à la boutique
des chinois constituaient le seul soutien
financier de ma famille.
Mon père parlait couramment l’anglais
parce qu’il était issu d’une famille
d’ouvriers du tabac qui avaient l’habitude
de se rendre chaque année aux États-Unis
pendant la « saison morte » pour chercher un
emploi provisoire dans les fabriques de
cigares de Key West ou Tampa, dans l’État de
la Floride. Ils faisaient le voyage sur de
fragiles chalands qui faisaient la navette
entre les deux pays. Sa mère (ma grand-mère)
l’accompagnait avec sa machine à coudre et
travaillait comme couturière pour aider la
famille.
À la fin de la guerre, nous nous sommes
tous – mon père, ma mère, mon frère et moi –
installés à Tampa, où nous avons vécu
pendant neuf mois. Par la suite, mes parents
ont pensé rester définitivement aux
États-Unis, mais nous n’avons pas obtenu de
visa. Les plans ont échoués et nous sommes
revenus au pays.
Ce fut un grand soulagement pour mon
frère et moi, car dans le quartier peuplé en
grande majorité de Noirs et de Latinos de
Ybor City, où nous vivions, nous avions subi
dans notre propre chair la discrimination et
la xénophobie, ainsi que des incidents
provoqués par les militaires casqués et
armés de mitraillettes qui surveillaient les
fréquents exercices connus sous le nom de
« blackouts » (coupures de courant), en
imposant des sortes de couvre-feu que les
enfants noirs et latinos comme nous aimions
braver.
Lorsque, à la fin des années 40, se
produisit le honteux incident des marins
étasuniens ivres qui ont uriné sur la statue
de José Marti, le héros cubain de
l’indépendance, au Parc central de La Havane,
qui souleva une indignation générale, je fus
en proie à un sentiment de culpabilité pour
avoir un jour éprouvé de la sympathie pour
ces jeunes militaires que j’avais connus au
Valencia.
À présent, après les expériences de la
sanglante lutte insurrectionnelle contre une
dictature soutenue par les conseillers
militaires US dans les forces armées et la
police, et après plus d’un demi-siècle
d’hostilité et de menaces d’agression contre
la Révolution, de la part de Washington,
j’ai compris que ce ne sont pas les
militaires – en leur qualité d’être humain –
les coupables de tous les crimes commis
contre les peuples du monde, y compris celui
des États-Unis, mais la clique oligarchique
basée à Wall Street, qui devrait être la
cible de la réprobation mondiale.
Je comprends aujourd’hui que ce n’est pas
en brûlant des drapeaux des États-Unis ni en
lançant des offenses contre leurs militaires,
leurs hommes politiques, leurs diplomates ou
leurs représentants que nous rendrons plus
efficace la lutte contre l’impérialisme,
mais en lançant et en exigeant des actions
pour s’attaquer directement aux intérêts du
grand capital, des grandes corporations
bancaires, des grands médias, du commerce et
de l’industrie transnationale qui dirigent
aujourd’hui le monde à leur guise.