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C U L T U R E L L E S

La Havane. 24 Janvier  2003

MARGARET ATWOOD À LA HAVANE
De la solitude à la lumière

PAR MIREYA CASTAÑEDA, de Granma international

MARGARET Atwood est, sans doute, le plus éminent écrivain canadien de l’heure. Ses romans sont brillants, originaux, imaginatifs. Cette femme au fin sens de l’humour revient fréquemment à Cuba, où elle a de vieux amis, et précise immédiatement «non parce qu’ils sont vieux mais plutôt en raison du temps que nous nous connaissons».

Elle se trouve maintenant à La Havane avec son conjoint, également écrivain, Greene Gibson, grand ami de Cuba, au moment du Prix de la Casa de Las Américas, et ce n’est pas surprenant parce que tant Atwood et Gibson que l’institution hôte, ont un objectif commun de communication avec les pays des Amériques.

Déjà dans l’anthologie Depuis l’hiver (1996), Atwood et Gibson, qui ont signé l’introduction et ont eu la charge de la sélection (23 écrivains anglophones) parlent de la «profonde influence (pas toujours positive) de la frontière de presque neuf mille kilomètres que (le Canada) possède avec le pays le plus puissant du monde» et mettent en garde au sujet «d’une constante préoccupation pour son identité».

Gibson signale la difficulté des Canadiens à regarder vers le sud puisque lorsqu’ils le font, leur vision «est absorbée par ce trou noir que sont les États-Unis» et la même chose survient à l’inverse, aux pays comme Cuba et le Mexique lorsqu’ils regardent vers le nord.

Mais cette distance semble aller en diminuant et la connaissance des deux cultures augmente par le biais des publications et la communication directe entre les intellectuels.

Atwood, avec une certaine espièglerie, assure que malgré cette pression culturelle qui leur arrive des États-Unis, les listes de best sellers là et au Canada sont différentes. «C’est étonnant, parce que nous devrions déjà avoir un lavage de cerveau mais nous avons continué, contre vents et marées, à avoir notre identité».

Parlant de la littérature canadienne en général, l’écrivain commente que tandis qu’en 1960 il n’existait que cinq maisons d’édition qui avaient publié cinq romans en anglais, l’an dernier on en a édité 150, selon les données du Booker Prize (le plus important prix littéraire de langue anglaise qui est remis à Londres).

Les choses ont beaucoup changé, ajoute-t-elle, et le Canada a une présence littéraire internationale, même qu’en Grande-Bretagne (dit-elle en souriant) on ne pense déjà plus automatiquement que si c’est canadien, ça doit être mauvais.

Mais au Canada, on n’écrit pas seulement en anglais, mais aussi en français, et il y a maintenant une «naissance», dit Atwood, de la littérature des peuples autochtones.

Quand j’ai écrit un livre de critique littéraire en 1972 (Survival : A Thematic Guide to Canadian Litterature), note-t-elle, j’ai effectué une recherche sur les contes et nouvelles écrits par des autochtones et je n’en ai trouvé aucun, seulement des témoignages et des autobiographies, mais à partir de cette époque, cela a changé et elle recommande le film Fast Runner, tourné par et sur les communautés autochtones.

L’écrivain croit qu’au Canada, il n’existe pas de politique d’extermination comme dans d’autres pays. «Nos péchés sont l’abandon et le paternalisme en voulant les convertir en blancs. Ce fut la politique de la Grande-Bretagne dans plusieurs pays, y compris au Pays de Galles».

Peu après avoir publié le roman Allas Grace (1996), Margaret Atwood est venue à La Havane et j’ai eu le privilège qu’elle concède une entrevue à Granma international; je lui propose maintenant une brève continuation de ce dialogue et elle accepte aimablement.

Vous avez obtenu le Booker Prize en 2000 pour votre roman The Blind Assassin (L’assassin aveugle).

M.A. : Oui, ici la narratrice est une femme de 83 ans et tout au long du livre, on couvre pratiquement tout le XXe siècle.

C’est comme un coffret chinois.

M.A. : Une histoire dans une histoire dans une histoire et le nom The Blind Assassin est celui d’un roman dans un roman.

Connaissons-nous l’assassin?

M.A. : Oui mais quel est le véritable assassin? Ce pourrait être le temps.

Écrire est une action solitaire, comment le succès vous atteint-il ?

M.A. : Certainement, comme profession, cela n’attire pas les personnes qui ont peur de la solitude. Celui qui a besoin d’être entouré de gens ne sera jamais un écrivain. Le succès est quelque chose de différent et, de plus, je ne suis pas la seule Canadienne connaissant le succès aujourd’hui (malgré cela, ce qui est certain c’est que dans n’importe quel questionnaire où l’on demande le nom d’un écrivain canadien, on répond : Atwood). Le succès est impossible à expliquer. Être écrivain comprend trois éléments : l’auteur, le livre et le lecteur. La relation est entre le lecteur et ce que tu as écrit. Il y a un certain temps, j’ai écrit un livre sur ce qu’est écrire, Negotiating with the dead).

Titre étrange.

M.A. : Il a six chapitres et dans le septième, on verra pourquoi je l’ai intitulé ainsi. Je considère que l’écrivain va toujours à des endroits obscurs pour trouver des connaissances et, de là, il retourne à la lumière.

Vous continuez à écrire de la poésie?

M.A. : Oui, le dernier livre est Morning in the burned house (1995).

Vous voyez une relation entre la narration et la poésie?

M.A. : À mon avis, sont impliquées deux parties différentes de l’esprit. Celle qui a à voir avec la poésie est plus près de la musique et de la mathématique, une relation dans l’espace, tandis que la narration est plus proche de la partie du cerveau que nous utilisons dans la conversation.

Vous écrivez aussi des contes.

M.A. : Ah, oui, ceux-ci se trouvent dans la partie intermédiaire du cerveau (dit-elle en riant).

On parle toujours de féminisme dans votre œuvre, quelque chose que vous avez nié à plus d’une occasion.

M.A. : De toutes façons, le sujet de la femme est fondamental, en outre il est plus facile d’écrire sur les femmes si tu es une femme. Mais nous verrons ce qui arrivera puisque mon prochain roman qui sortira en avril (Oryx and Crake) a un homme comme narrateur.

Pourquoi?

M.A. : Je me suis lassée de la question sur le féminisme et les femmes. J’ai écrit des choses sur les hommes et personne ne s’en souvient. Maintenant, nous verrons.

Nous verrons certainement ce que sortira de sa manche cette magicienne des lettres qu’est Margaret Atwood.

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