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 C U L T U R E L L E S

La Havane. 9 Août 2012

Un nouveau film cubain… sans
tambours ni rumba

Mireya Castañeda

LE réalisateur Jorge Luis Sanchez vient de présenter son second long-métrage, Irremediablemente juntos, (Irrémédiablement réunis), une adaptation de la pièce de théâtre Pogolotti-Miramar d’Alexis Vazquez. Un film dans lequel il a voulu montrer qu’« un film cubain n’a pas nécessairement besoin de tambours ».


Jorge Luis Sanchez et le directeur de photographie José Manuel Riera.

Sanchez a de nouveau misé sur le film musical. En conférence de presse au Centre culturel Fresa y chocolate de l’ICAIC, il a déclaré : « J’ai eu envie d’adapter cette pièce de théâtre parce qu’elle parle d’une réalité particulièrement complexe de la société cubaine, qui est restée enfouie, à savoir, les comportements racistes. Tout était très bien défini dans l’œuvre d’Alexis : les différentes conduites éthiques, philosophiques, religieuses, sociale et raciales. »

Après la rencontre avec la presse dans la petite salle de projection de Fresa y Chocolate, Sanchez a bien voulu répondre à nos questions.

Parlez-nous de l’adaptation.

À l’origine, c’est une comédie musicale. L’auteur m’a laissé toute liberté, si bien que j’ai choisi de ne pas faire une comédie. J’ai enrichi le sujet à travers un langage tout à fait différent. Je n’avais pas tourné depuis six ans. Si je me suis décidé c’est parce que certains aspects du scénario m’intéressaient. J’ai adapté l’œuvre ; j’ai créé des sous trames, chaque personnage ayant ses propres contradictions. Je voulais essentiellement montrer les conduites racistes dans les deux familles.

Vous appréciez ce genre ?


Alexander (Orion Suarez) et son père (Wilfredo Candebat) dans une scène du film.

J’ai réalisé un documentaire sur Raul Torres : Atrapando espacios. Avec ce film, j’ai commencé à apprendre la technique. Raul a dû doubler ses chansons, ce qui m’a permis ensuite de tourner El Benny. Juan Manuel Ceruto et moi, nous pensions que ce serait le même type de tournage. En fait, cela n’avait rien à voir. Nous avons dû travailler différemment. À Cuba, nous ne disposons pas des outils pour faire du cinéma musical. Je ne parle pas des moyens financiers, mais de la façon de faire. J’ai dû apprendre sur le tas. Si je n’avais pas réalisé El Benny, la production aurait été très difficile. Cette petite expérience nous a donné une certaine assurance. tre clair sur la façon de faire, à partir de l’imagination, des dialogues, des chansons, faire en sorte que tout s’harmonise…

Que reste-t-il de la pièce de théâtre ?

Rien. Je n’étais pas convaincu par la musique de la pièce d’Alexis. Je n’allais pas mettre un guaguanco (musique et danse afro-cubaine) parce qu’on se trouve dans un solar (multi-appartement pauvre), ni une rumba pour danser dans la rue. Je n’y crois pas. J’ai demandé aux compositeurs que leur chanson ait à voir avec la société cubaine actuelle. C’est un film avec 31 chansons, 27 chanteurs, 12 chorégraphies et 100 danseurs. Presque tous les compositeurs viennent de la trova (chanson à texte): Tony Avila, Eduardo Ramos, Alfredo Felipe, Silvio Alejandro, Pedro Beritan, Nelson Valdés, Fidel Diaz, Fernando Bécquer, Maristania Estévez et Juan Manuel Ceruto, qui s’est chargé de la direction générale de la musique.

Un long travail de préparation…


Blanca Rosa Blanco (au premier plan) et Fela Jar dans sa maison du quartier de Miramar.

Mis à part le scénario, la préparation a démarré en juillet 2010 ; nous avons débuté en octobre, et tourné en 2011. Une longue préparation, car comme tout réalisateur, je voulais faire un film personnel. Il a fallu aussi écrire la musique, chercher les voix pour doubler celles de certains acteurs – nous avons choisi des artistes peu connus, dont les voix ressemblaient à celles des acteurs. Ensuite, composer les chorégraphies (d’Isidoro Rolando, prix national de Danse, et le casting…

Des acteurs tous azimuts…

Plusieurs générations, et d’origine différentes, de la télévision, du théâtre, et même des amateurs. C’est le problème à Cuba : on ne forme pas d’acteurs pour le cinéma, qui est un genre très différent du théâtre. Je devais trouver une harmonie. Orian Suarez et Ariadna Nuñez incarnent Liz et Alexander, les deux jeunes qui s’aiment malgré les préjugés de leurs familles. Elle vit dans le quartier de Miramar et lui à Pogolotti. C’est le premier rôle principal pour Ariadna Nuñez. Diplômée de l’École nationale d’art, elle appartient à la troupe de théâtre El Publico, dirigée par Carlos Diaz, mais elle a déjà joué dans le film de Gerado Chichona, Boleto al Paraiso. Pour sa part, Orian a débuté en 2006 dans la compagnie de théâtre d’Olga Alonso, et il a joué dans le téléfilm La noche del juicio de Tomas Piard.

Même si la distribution est importante (Luis Angel Batista, Wilfredo Candebat, Abelardo Lopez, Monse Duany, Alfredo Reyes, Mireya Chapman), Blanca Rosa Blanco, qui incarne la mère de Liz, a un rôle très important. C’est une actrice très connue, avec des films comme Kleines Tropikana, de Daniel Diaz Torres; Hasta la Victoria Siempre, de l’ Argentin Juan Carlos Desanzo ; Paginas del diario de Mauricio, de Manuel Pérez ; El premio flaco, de Juan Carlos Cremata; Lisanka, de nouveau avec Diaz Torres (qui tourne dans son prochain film, La pelicula de Ana) et Habanastation, de Ian Padron.

Fela Jar, une actrice de la télévision, de la radio et du théâtre, prix national de Télévision, incarne la grand-mère de Liz. Elle a débuté au cinéma en 1948, puis des années plus tard, elle a interprété un petit rôle dans Amada, de Humberto Solas. Elle a expliqué: « nous avons répété, puis nous avons beaucoup analysé notre travail, ce qui s’est révélé très positif. Pour moi, l’important, c’est la passion qu’on met à jouer. J’ai accepté de tourner dans ce film parce que malheureusement, le rejet d’une communauté envers l’autre existe toujours. J’ai joué en faisant de mon personnage l’être le plus abominable possible, pour que l’on voit bien cette situation.

Sur la photographie, Sanchez a déclaré : « À tout moment, le film recherche le réalisme, mais pas le naturalisme. C’est la réalité des choses. L’art dans le film (directeur Maykel Gonzalez) doit être au service d’un concept, pas de la spontanéité. Un des critères de réalisation était que tout devait avoir un sens. C’était le rôle de la photographie. Nous avons choisi la couleur des maisons, et corrigé les lumières pour rendre des atmosphères.

Ainsi, l’appartement de Cristina (Monse Duany), qui vit isolée, dans un environnement difficile : nous devions le faire ressortir. Beaucoup de gens vivent dans ces conditions, et nous devions le montrer. Pour la maison à Miramar, le traitement de la photo et de la lumière a été différent. Nous parlons de deux mondes qui doivent avoir chacun leur atmosphère particulière. Chaque lieu a un sens, et la correction de la lumière et de la photographie a contribué à donner son style au film. Nous avons filmé en caméra numérique, alors qu’El Benny a été tourné en 35 mm. C’est un nouveau langage.

Des projets ?

En ce moment, je tourne les sujets que l’on me propose ; c’est très frustrant. J’ai plusieurs scénarios, dont un film musical, mais je ne veux pas le tourner tout de suite. Je dois d’abord prendre du recul. Ne pas me répéter. Il s’agit d’un sujet sur un cabaret avec trois femmes comme personnages principaux (Noche azul, prix du meilleur scénario inédit au festival international du Cinéma pauvre Humberto Solas). »

Jorge Luis Sanchez (La Havane 1960) a assumé de nombreuses responsabilités à l’ICAIC depuis 1981. Il a été assistant de caméra, puis assistant de direction (Baragua, Clandestinos, Un señor muy viejo con unas alas enormes, El verano feliz de la señora Forbes, Papeles secundarios, Hello Hemingway), et entre 1990 et 1991, il a travaillé avec Santiago Alvarez dans le Noticiero ICAIC latino-américain (images d’actualité latino-américaines), comme sous-directeur artistique.

Il est également documentariste, avec des titres comme Donde esta Casal, El Fanguito, Las sombras corrosivas de Fidelio Ponce, et Cero en conducta.

Avec ce second long-métrage il revient au long-métrage musical pour raconter l’histoire de Liz, une jeune étudiante qui vit à Miramar, et d’Alexander, un sportif du même âge qui vit à Pogolotti. Ils vont s’aimer malgré les préjugés de leurs familles, qui présentent – selon Sanchez – pas mal de similitudes avec les habitants de nos quartiers aujourd’hui. Le synopsis du film affirme : « Cet amour va faire la lumière sur un passé, et un présent familial plein de contradictions qui aboutit à l’hypocrisie, l’adultère, la corruption, et la discrimination raciale… »

Le réalisateur n’a pas hésité à dévoiler la fin du film : Trente ans plus tard, avec leurs enfants et leurs petits-enfants métisses, Liz et Alexander, apporteront des fleurs sur la tombe où reposent les membres des deux familles, désormais Irrémédiablement réunis.
 

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