Un nouveau film
cubain… sans
tambours ni rumba
Mireya Castañeda
LE réalisateur Jorge Luis Sanchez vient de présenter
son second long-métrage, Irremediablemente juntos, (Irrémédiablement
réunis), une adaptation de la pièce de théâtre Pogolotti-Miramar
d’Alexis Vazquez. Un film dans lequel il a voulu montrer
qu’« un film cubain n’a pas nécessairement besoin de
tambours ».
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Jorge Luis
Sanchez et le directeur de photographie José
Manuel Riera. |
Sanchez a de nouveau misé sur le film musical. En
conférence de presse au Centre culturel Fresa y
chocolate de l’ICAIC, il a déclaré : « J’ai eu envie
d’adapter cette pièce de théâtre parce qu’elle parle
d’une réalité particulièrement complexe de la société
cubaine, qui est restée enfouie, à savoir, les
comportements racistes. Tout était très bien défini dans
l’œuvre d’Alexis : les différentes conduites éthiques,
philosophiques, religieuses, sociale et raciales. »
Après la rencontre avec la presse dans la petite
salle de projection de Fresa y Chocolate, Sanchez a bien
voulu répondre à nos questions.
Parlez-nous de l’adaptation.
À l’origine, c’est une comédie musicale. L’auteur m’a
laissé toute liberté, si bien que j’ai choisi de ne pas
faire une comédie. J’ai enrichi le sujet à travers un
langage tout à fait différent. Je n’avais pas tourné
depuis six ans. Si je me suis décidé c’est parce que
certains aspects du scénario m’intéressaient. J’ai
adapté l’œuvre ; j’ai créé des sous trames, chaque
personnage ayant ses propres contradictions. Je voulais
essentiellement montrer les conduites racistes dans les
deux familles.
Vous appréciez ce genre ?
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Alexander (Orion
Suarez) et son père (Wilfredo Candebat) dans
une scène du film. |
J’ai réalisé un documentaire sur Raul Torres :
Atrapando espacios. Avec ce film, j’ai commencé à
apprendre la technique. Raul a dû doubler ses chansons,
ce qui m’a permis ensuite de tourner El Benny. Juan
Manuel Ceruto et moi, nous pensions que ce serait le
même type de tournage. En fait, cela n’avait rien à voir.
Nous avons dû travailler différemment. À Cuba, nous ne
disposons pas des outils pour faire du cinéma musical.
Je ne parle pas des moyens financiers, mais de la façon
de faire. J’ai dû apprendre sur le tas. Si je n’avais
pas réalisé El Benny, la production aurait été très
difficile. Cette petite expérience nous a donné une
certaine assurance. tre clair sur la façon de faire, à
partir de l’imagination, des dialogues, des chansons,
faire en sorte que tout s’harmonise…
Que reste-t-il de la pièce de théâtre ?
Rien. Je n’étais pas convaincu par la musique de la
pièce d’Alexis. Je n’allais pas mettre un guaguanco
(musique et danse afro-cubaine) parce qu’on se trouve
dans un solar (multi-appartement pauvre), ni une rumba
pour danser dans la rue. Je n’y crois pas. J’ai demandé
aux compositeurs que leur chanson ait à voir avec la
société cubaine actuelle. C’est un film avec 31 chansons,
27 chanteurs, 12 chorégraphies et 100 danseurs. Presque
tous les compositeurs viennent de la trova (chanson à
texte): Tony Avila, Eduardo Ramos, Alfredo Felipe,
Silvio Alejandro, Pedro Beritan, Nelson Valdés, Fidel
Diaz, Fernando Bécquer, Maristania Estévez et Juan
Manuel Ceruto, qui s’est chargé de la direction générale
de la musique.
Un long travail de préparation…
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Blanca Rosa
Blanco (au premier plan) et Fela Jar dans sa
maison du quartier de Miramar. |
Mis à part le scénario, la préparation a démarré en
juillet 2010 ; nous avons débuté en octobre, et tourné
en 2011. Une longue préparation, car comme tout
réalisateur, je voulais faire un film personnel. Il a
fallu aussi écrire la musique, chercher les voix pour
doubler celles de certains acteurs – nous avons choisi
des artistes peu connus, dont les voix ressemblaient à
celles des acteurs. Ensuite, composer les chorégraphies
(d’Isidoro Rolando, prix national de Danse, et le
casting…
Des acteurs tous azimuts…
Plusieurs générations, et d’origine différentes, de
la télévision, du théâtre, et même des amateurs. C’est
le problème à Cuba : on ne forme pas d’acteurs pour le
cinéma, qui est un genre très différent du théâtre. Je
devais trouver une harmonie. Orian Suarez et Ariadna
Nuñez incarnent Liz et Alexander, les deux jeunes qui
s’aiment malgré les préjugés de leurs familles. Elle vit
dans le quartier de Miramar et lui à Pogolotti. C’est le
premier rôle principal pour Ariadna Nuñez. Diplômée de
l’École nationale d’art, elle appartient à la troupe de
théâtre El Publico, dirigée par Carlos Diaz, mais elle a
déjà joué dans le film de Gerado Chichona, Boleto al
Paraiso. Pour sa part, Orian a débuté en 2006 dans la
compagnie de théâtre d’Olga Alonso, et il a joué dans le
téléfilm La noche del juicio de Tomas Piard.
Même si la distribution est importante (Luis Angel
Batista, Wilfredo Candebat, Abelardo Lopez, Monse Duany,
Alfredo Reyes, Mireya Chapman), Blanca Rosa Blanco, qui
incarne la mère de Liz, a un rôle très important. C’est
une actrice très connue, avec des films comme Kleines
Tropikana, de Daniel Diaz Torres; Hasta la Victoria
Siempre, de l’ Argentin Juan Carlos Desanzo ; Paginas
del diario de Mauricio, de Manuel Pérez ; El premio
flaco, de Juan Carlos Cremata; Lisanka, de nouveau avec
Diaz Torres (qui tourne dans son prochain film, La
pelicula de Ana) et Habanastation, de Ian Padron.
Fela Jar, une actrice de la télévision, de la radio
et du théâtre, prix national de Télévision, incarne la
grand-mère de Liz. Elle a débuté au cinéma en 1948, puis
des années plus tard, elle a interprété un petit rôle
dans Amada, de Humberto Solas. Elle a expliqué: « nous
avons répété, puis nous avons beaucoup analysé notre
travail, ce qui s’est révélé très positif. Pour moi,
l’important, c’est la passion qu’on met à jouer. J’ai
accepté de tourner dans ce film parce que
malheureusement, le rejet d’une communauté envers
l’autre existe toujours. J’ai joué en faisant de mon
personnage l’être le plus abominable possible, pour que
l’on voit bien cette situation.
Sur la photographie, Sanchez a déclaré : « À tout
moment, le film recherche le réalisme, mais pas le
naturalisme. C’est la réalité des choses. L’art dans le
film (directeur Maykel Gonzalez) doit être au service
d’un concept, pas de la spontanéité. Un des critères de
réalisation était que tout devait avoir un sens. C’était
le rôle de la photographie. Nous avons choisi la couleur
des maisons, et corrigé les lumières pour rendre des
atmosphères.
Ainsi, l’appartement de Cristina (Monse Duany), qui
vit isolée, dans un environnement difficile : nous
devions le faire ressortir. Beaucoup de gens vivent dans
ces conditions, et nous devions le montrer. Pour la
maison à Miramar, le traitement de la photo et de la
lumière a été différent. Nous parlons de deux mondes qui
doivent avoir chacun leur atmosphère particulière.
Chaque lieu a un sens, et la correction de la lumière et
de la photographie a contribué à donner son style au
film. Nous avons filmé en caméra numérique, alors qu’El
Benny a été tourné en 35 mm. C’est un nouveau langage.
Des projets ?
En ce moment, je tourne les sujets que l’on me
propose ; c’est très frustrant. J’ai plusieurs
scénarios, dont un film musical, mais je ne veux pas le
tourner tout de suite. Je dois d’abord prendre du recul.
Ne pas me répéter. Il s’agit d’un sujet sur un cabaret
avec trois femmes comme personnages principaux (Noche
azul, prix du meilleur scénario inédit au festival
international du Cinéma pauvre Humberto Solas). »
Jorge Luis Sanchez (La Havane 1960) a assumé de
nombreuses responsabilités à l’ICAIC depuis 1981. Il a
été assistant de caméra, puis assistant de direction
(Baragua, Clandestinos, Un señor muy viejo con unas alas
enormes, El verano feliz de la señora Forbes, Papeles
secundarios, Hello Hemingway), et entre 1990 et 1991, il
a travaillé avec Santiago Alvarez dans le Noticiero
ICAIC latino-américain (images d’actualité
latino-américaines), comme sous-directeur artistique.
Il est également documentariste, avec des titres
comme Donde esta Casal, El Fanguito, Las sombras
corrosivas de Fidelio Ponce, et Cero en conducta.
Avec ce second long-métrage il revient au long-métrage
musical pour raconter l’histoire de Liz, une jeune
étudiante qui vit à Miramar, et d’Alexander, un sportif
du même âge qui vit à Pogolotti. Ils vont s’aimer malgré
les préjugés de leurs familles, qui présentent – selon
Sanchez – pas mal de similitudes avec les habitants de
nos quartiers aujourd’hui. Le synopsis du film affirme :
« Cet amour va faire la lumière sur un passé, et un
présent familial plein de contradictions qui aboutit à
l’hypocrisie, l’adultère, la corruption, et la
discrimination raciale… »
Le réalisateur n’a pas hésité à dévoiler la fin du
film : Trente ans plus tard, avec leurs enfants et leurs
petits-enfants métisses, Liz et Alexander, apporteront
des fleurs sur la tombe où reposent les membres des deux
familles, désormais Irrémédiablement réunis.