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 C U L T U R E L L E S

La Havane. 5 Janvier 2012

Centenaire de la naissance de
Virgilio Piñera

Mireya Castañeda

EN 2012, les lettres et le théâtre cubain solderont leurs dettes envers Virgilio Piñera, une des figures les plus intéressantes de la culture nationale, à l’occasion du centenaire de la naissance de l’auteur.

Poète, narrateur, essayiste, dramaturge, il est mort à La Havane le 18 octobre 1979, victime d’un infarctus. Il a laissé une œuvre vaste et polémique, mais d’une très haute qualité, qui sera mise à disposition des lecteurs.

DE NOMBREUSES PUBLICATIONS

Pour célébrer le centenaire de Virgilio Piñera, une commission a été créée, présidée par Anton Arrufat, Prix national de littérature, qui a affirmé lors de sa présentation, au Centre Dulce Maria Lyonaz, que : « grâce à cet hommage, les Cubains vont solder leur dette envers l’auteur de Aire frio… (Air froid), et nous lui donnerons la place qui lui revient dans la culture cubaine ».

Anton Arrufat, son exécuteur littéraire, a annoncé la publication de son importante correspondance qui a été conservée, avec son grand ami José Rodriguez Feo, avec Alfonso Reyes, et Maria Zambrano, entre beaucoup d’autres, et également la prochaine publication de ses mémoires.

Omar Valiño, directeur des Éditions Tablas Alarcos, prévoit la publication du Théâtre complet de Piñera, en deux tomes, et Olga Marta Pérez, directrice des Éditions Union, a signalé la réédition du roman La carne de René (La chair de René), du long poème La Isla en peso (L’île en peso) et de l’ouvrage Virgilio Piñera en personne, auxquels s’ajoutent deux nouveautés : Orbita de Virgilio Piñera et el Epistolario de Virgilio Piñera.

Quant aux Editions Letras cubanas, elles préparent la Collection du Centenaire, compilées en collaboration avec Anton Arrufat, qui contient l’ensemble de ses contes, une collection d’essais sur l’art, et son théâtre complet.

L’Année Virgilio Piñera prendra toute son ampleur au mois de février prochain pendant la Foire internationale du livre Cuba 2012, quand les œuvres de Virgilio Piñera seront présentées, à la satisfaction de tous lecteurs.

LA SCÈNE

La programmation théâtrale est alléchante car presque toutes les compagnies proposeront des reprises et des premières de pièces de Virgilio.

On annonce, par exemple, que le Conseil national des Arts scéniques prépare un spectacle de poésie, de prose et de fragments d’œuvres théâtrales, sous la direction de Carlos Diaz, pour inaugurer l’année du Centenaire, le 22 janvier prochain, à l’occasion du mois du théâtre cubain.

Carlos Diaz, et son goupe El Publico ne sont pas étrangers à Piñera. En 1993, il avait étrenné La niña querida, avec la comédienne, récemment décédée, Adria Santana, et en 1995, La boda.

Les festivités théâtrales ont déjà eu leur prologue en décembre dernier, avec la réalisation d’un atelier pour le cinquantenaire de la pièce Aire frio, par la Section critique de recherches théâtrales de l’association des artistes scéniques de l’Union des écrivains et des artistes cubains (UNEAC)

Y participaient des dramaturges, des directeurs, des spécialistes du théâtre, et des comédiennes qui ont interprété le personnage de l’emblématique Luz Marina : Veronica Lynn, qui a étrenné la pièce en 1962 à la salle Las Mascaras, sous la direction d’Humbero Arenal, et Miriam Learra, protagoniste de la pièce dirigée par Abelardo Estorino (prix national de Théâtre et de Littérature), à la salle Hubert de Blanck.

Les deux actrices ont évoqué quelques souvenirs du montage. Veronica a confié que ce personnage a été relativement facile : « Il rassemblait à ma famille. Rien à voir avec Camila (de la pièce de José Brene, Santa Camila de La Havana Vieja), qui n’avait rien à voir avec moi. Luz Marina était de ma classe sociale. Mon père racontait que chaque jour il laissait quelques centimes pour le repas, et que ma mère lavait et repassait à domicile, et qu’en outre j’avais une tante grincheuse, qui ressemblait à Luz Marina ».

Selon Miriam Learra, « toute actrice qui lit Aire frio rêve d’interpréter le rôle de Luz Marina… un formidable personnage cubain où se reflète l’essence de la femme cubaine à une certaine époque. J’ai eu la chance de voir celle de 1962 quand c’est Veronica qui la jouait et celle de 1963 par Liliam Llerena (aujourd’hui décédée). J’en ai gardé de magnifiques souvenirs, mais… lorsque j’aurai le privilège qu’Estorino fasse appel à moi… j’ai commencé à étudier le personnage. Je n’ai jamais pensé qu’on pourrait me comparer aux autres. Ce serait absurde, chacune doit construire sa propre Luz Marina… Je crois qu’elle était marquée par la société dans laquelle elle vivait. Tout ce qu’elle fait, sans même le décider, traduit combien il était difficile de vivre dans cette société.

Estorino se souvient d’un fait précis: « Virgilio disait toujours qu’il ne souhaitait pas qu’on remonte Aire frio, parce qu’il avait beaucoup d’autres œuvres. Et pourtant, j’ai décidé de la monter ; c’était celle que je pouvais monter à ce moment-là, et je lui ai apporté ma vision. Certains la considèrent comme une œuvre réaliste, ce qu’elle n’est pas du tout, car dans l’attitude des personnages, on voit toujours la vision de l’absurde de Virgilio ».

Nous somme heureusement surpris de savoir qu’Enrique Pineda Barnet, prix national de Cinéma, a filmé la mise en scène de 1962 dans la collection qu’il réalise : Théâtres de La Havane. « J’ai toujours été passionné du théâtre que je n’ai jamais pu réaliser. Ce fut un moment magnifique ; on présentait des merveilles ; des styles différents ; des genres différents, des réalisateurs, des acteurs. La première pièce que nous avons vue a été la première mondiale de Aire frio…La mise en scène m’a paru extraordinaire, et l’œuvre de Virgilio se rapprochait tellement de la vie avec toutes ces scènes de l’absurde ».

Il y a désormais une nouvelle version de Aire frio, cette fois par un des réalisateurs les plus intéressants de notre époque, Carlos Celdran, directeur de l’Argos théâtre. Une mise en scène qui ouvre de façon magistrale le centenaire de Virgilio, avec une pré première en décembre prochain.

Quel regard avez-vous porté sur cette pièce ?

Celdran. Aire frio, c’est comme escalader une montagne. Avec elle, nous allons célébrer notre 15e anniversaire en grand. C’est une œuvre que j’ai toujours voulu monter, mais j’avais besoin d’être prêt. Je crois que le plus important a été de l’actualiser, de la sortir de sa pénombre.

Nous sommes en train d’en faire des lectures qui donnent lieu à des polémiques, mais c’est l’essence de l’œuvre. Je ne suis pas en train de faire une œuvre d’époque. Je ne veux par reconstruire les années 40 ou 50. Ce sont 20 ans de n’importe quelle époque à Cuba. C’est cela la substance, les personnages, leur comportement, leurs relations, leur univers. Le conflit que présente l’œuvre est toujours d’actualité. C’est ainsi que nous l’avons abordé. C’est le concept de notre version. Tout ce qui a été enlevé, peu de chose en réalité, avait cette perspective : la rapprocher de notre époque ».

La nouvelle Luz Marina, Celdran l’a confié à une des actrices de son groupe, Juliet Cruz, qui incarne une Luz Marina actuelle, une femme d’aujourd’hui.

Dans la version de Celdran, Luz Marina « reste un personnage essentiellement tragique. Son cri final, un des grands finals qui ait jamais été écrit dans le théâtre cubain : c’est la rébellion et la soumission à la fois. C’est son paradoxe. Toujours soumise à une tension sentimentale dont elle ne peut s’échapper, mais dans une lucidité effrayante, et la langue de Luz Marina qui nait de cette lucidité, est d’une dimension qu’on ne peut pas nier à notre époque. Luz Marina est un personnage immense. J’ai beaucoup lu Virgilio, mais en mettant Aire libre en scène, j’ai découvert toute sa grandeur. C’est un auteur hors du commun.

UNE ŒUVRE PROLIFIQUE

On doit à Virgilio Piñera des pièces indispensables du théâtre cubain, dont les plus connues Electra Garrigo, – pour de nombreux critiques comme Rine Leal ou Raquel Carrio, le vrai début du théâtre cubain moderne –, La niñita querida (La petite fille chérie), et Dos viejos panicos (Deux vieilles paniques), prix Casa de las Américas 1968. Il est l’auteur de romans, entre autres, Presiones y diamantes (Pressions et diamants), La carne de René, et Pequeñas maniobras (Petites manœuvres), et des livres de récits comme Cuentos frios, Muecas para escribientes (Grimaces pour écrivains) et El fogonazo (L’éclair), ces deux derniers publiés après sa mort.

Son premier recueil de poèmes Las Furias (Les furies), même si Juan Ramon Jimenez, dans son anthologie La poésie cubaine en 1936, y inclut El grito mudo (Le cri muet). Parmi ses essais, on trouve : Dos poemas, dos poetas, dos modos de poesía, sur Elegia sin nombre (1936), de Emilio Ballagas, et Muerte de Narciso (1937), de José Lezama Lima.

LA PAROLE À VIRGILIO

Virgilio Piñera écrivait dans l’introduction de la première anthologie éditée à Cuba sur son théâtre : « Nous sommes à la fois tragiques et comiques. »

Et sur la jaquette de l’ouvrage, il donne quelques clefs, qui servent de point de repère : «  Dans mon théâtre, j’essaie d’exprimer ce qui se passe autour de moi : dans Electra Garrigo, les conflits sentimentaux entre parents et enfants; dans Jesus, les abimes où peuvent sombrer un homme et un peuple à cause de la perte des valeurs morales ; dans La noche, les conflits que peuvent déchaîner la fatalité et les tabous ancrés dans les riches familles cubaines ; dans Aire frio, la misère de nos vie dans les années 50; dans Le philanthrope, le conflit, heureusement dépassé à Cuba, entre la clase capitaliste et la clase pauvre. En un mot, j’ai prétendu refléter la vie qu’il m’a été donnée de vivre. Je reconnais ce que j’ai obtenu partiellement. Cela se doit, peut-être au fait que je n’ai pas encore ce qu’un auteur de théâtre pleinement réalisé a obtenu : tout le public

Virgilio Piñera, considéré comme le créateur du théâtre moderne cubain, et dont l’œuvre a fait date dans les lettres cubaines, a finalement obtenu ce dont, selon lui, un auteur a besoin : tout le public.
 

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