Centenaire de la
naissance de
Virgilio Piñera
Mireya
Castañeda
EN 2012, les lettres et le théâtre cubain solderont
leurs dettes envers Virgilio Piñera, une des figures les
plus intéressantes de la culture nationale, à l’occasion
du centenaire de la naissance de l’auteur.
Poète, narrateur, essayiste, dramaturge, il est mort
à La Havane le 18 octobre 1979, victime d’un infarctus.
Il a laissé une œuvre vaste et polémique, mais d’une
très haute qualité, qui sera mise à disposition des
lecteurs.
DE NOMBREUSES PUBLICATIONS
Pour célébrer le centenaire de Virgilio Piñera, une
commission a été créée, présidée par Anton Arrufat, Prix
national de littérature, qui a affirmé lors de sa
présentation, au Centre Dulce Maria Lyonaz, que : « grâce
à cet hommage, les Cubains vont solder leur dette envers
l’auteur de Aire frio… (Air froid), et nous lui
donnerons la place qui lui revient dans la culture
cubaine ».
Anton Arrufat, son exécuteur littéraire, a annoncé la
publication de son importante correspondance qui a été
conservée, avec son grand ami José Rodriguez Feo, avec
Alfonso Reyes, et Maria Zambrano, entre beaucoup
d’autres, et également la prochaine publication de ses
mémoires.
Omar Valiño, directeur des Éditions Tablas Alarcos,
prévoit la publication du Théâtre complet de Piñera, en
deux tomes, et Olga Marta Pérez, directrice des Éditions
Union, a signalé la réédition du roman La carne de René
(La chair de René), du long poème La Isla en peso (L’île
en peso) et de l’ouvrage Virgilio Piñera en personne,
auxquels s’ajoutent deux nouveautés : Orbita de Virgilio
Piñera et el Epistolario de Virgilio Piñera.
Quant aux Editions Letras cubanas, elles préparent la
Collection du Centenaire, compilées en collaboration
avec Anton Arrufat, qui contient l’ensemble de ses
contes, une collection d’essais sur l’art, et son
théâtre complet.
L’Année Virgilio Piñera prendra toute son ampleur au
mois de février prochain pendant la Foire internationale
du livre Cuba 2012, quand les œuvres de Virgilio Piñera
seront présentées, à la satisfaction de tous lecteurs.
LA SCÈNE
La programmation théâtrale est alléchante car presque
toutes les compagnies proposeront des reprises et des
premières de pièces de Virgilio.
On annonce, par exemple, que le Conseil national des
Arts scéniques prépare un spectacle de poésie, de prose
et de fragments d’œuvres théâtrales, sous la direction
de Carlos Diaz, pour inaugurer l’année du Centenaire, le
22 janvier prochain, à l’occasion du mois du théâtre
cubain.
Carlos Diaz, et son goupe El Publico ne sont pas
étrangers à Piñera. En 1993, il avait étrenné La niña
querida, avec la comédienne, récemment décédée, Adria
Santana, et en 1995, La boda.
Les festivités théâtrales ont déjà eu leur prologue
en décembre dernier, avec la réalisation d’un atelier
pour le cinquantenaire de la pièce Aire frio, par la
Section critique de recherches théâtrales de
l’association des artistes scéniques de l’Union des
écrivains et des artistes cubains (UNEAC)
Y participaient des dramaturges, des directeurs, des
spécialistes du théâtre, et des comédiennes qui ont
interprété le personnage de l’emblématique Luz Marina :
Veronica Lynn, qui a étrenné la pièce en 1962 à la salle
Las Mascaras, sous la direction d’Humbero Arenal, et
Miriam Learra, protagoniste de la pièce dirigée par
Abelardo Estorino (prix national de Théâtre et de
Littérature), à la salle Hubert de Blanck.
Les deux actrices ont évoqué quelques souvenirs du
montage. Veronica a confié que ce personnage a été
relativement facile : « Il rassemblait à ma famille.
Rien à voir avec Camila (de la pièce de José Brene,
Santa Camila de La Havana Vieja), qui n’avait rien à
voir avec moi. Luz Marina était de ma classe sociale.
Mon père racontait que chaque jour il laissait quelques
centimes pour le repas, et que ma mère lavait et
repassait à domicile, et qu’en outre j’avais une tante
grincheuse, qui ressemblait à Luz Marina ».
Selon Miriam Learra, « toute actrice qui lit Aire
frio rêve d’interpréter le rôle de Luz Marina… un
formidable personnage cubain où se reflète l’essence de
la femme cubaine à une certaine époque. J’ai eu la
chance de voir celle de 1962 quand c’est Veronica qui la
jouait et celle de 1963 par Liliam Llerena (aujourd’hui
décédée). J’en ai gardé de magnifiques souvenirs, mais…
lorsque j’aurai le privilège qu’Estorino fasse appel à
moi… j’ai commencé à étudier le personnage. Je n’ai
jamais pensé qu’on pourrait me comparer aux autres. Ce
serait absurde, chacune doit construire sa propre Luz
Marina… Je crois qu’elle était marquée par la société
dans laquelle elle vivait. Tout ce qu’elle fait, sans
même le décider, traduit combien il était difficile de
vivre dans cette société.
Estorino se souvient d’un fait précis: « Virgilio
disait toujours qu’il ne souhaitait pas qu’on remonte
Aire frio, parce qu’il avait beaucoup d’autres œuvres.
Et pourtant, j’ai décidé de la monter ; c’était celle
que je pouvais monter à ce moment-là, et je lui ai
apporté ma vision. Certains la considèrent comme une
œuvre réaliste, ce qu’elle n’est pas du tout, car dans
l’attitude des personnages, on voit toujours la vision
de l’absurde de Virgilio ».
Nous somme heureusement surpris de savoir qu’Enrique
Pineda Barnet, prix national de Cinéma, a filmé la mise
en scène de 1962 dans la collection qu’il réalise :
Théâtres de La Havane. « J’ai toujours été passionné du
théâtre que je n’ai jamais pu réaliser. Ce fut un moment
magnifique ; on présentait des merveilles ; des styles
différents ; des genres différents, des réalisateurs,
des acteurs. La première pièce que nous avons vue a été
la première mondiale de Aire frio…La mise en scène m’a
paru extraordinaire, et l’œuvre de Virgilio se
rapprochait tellement de la vie avec toutes ces scènes
de l’absurde ».
Il y a désormais une nouvelle version de Aire frio,
cette fois par un des réalisateurs les plus intéressants
de notre époque, Carlos Celdran, directeur de l’Argos
théâtre. Une mise en scène qui ouvre de façon magistrale
le centenaire de Virgilio, avec une pré première en
décembre prochain.
Quel regard avez-vous porté sur cette pièce ?
Celdran. Aire frio, c’est comme escalader une
montagne. Avec elle, nous allons célébrer notre 15e
anniversaire en grand. C’est une œuvre que j’ai toujours
voulu monter, mais j’avais besoin d’être prêt. Je crois
que le plus important a été de l’actualiser, de la
sortir de sa pénombre.
Nous sommes en train d’en faire des lectures qui
donnent lieu à des polémiques, mais c’est l’essence de
l’œuvre. Je ne suis pas en train de faire une œuvre
d’époque. Je ne veux par reconstruire les années 40 ou
50. Ce sont 20 ans de n’importe quelle époque à Cuba.
C’est cela la substance, les personnages, leur
comportement, leurs relations, leur univers. Le conflit
que présente l’œuvre est toujours d’actualité. C’est
ainsi que nous l’avons abordé. C’est le concept de notre
version. Tout ce qui a été enlevé, peu de chose en
réalité, avait cette perspective : la rapprocher de
notre époque ».
La nouvelle Luz Marina, Celdran l’a confié à une des
actrices de son groupe, Juliet Cruz, qui incarne une Luz
Marina actuelle, une femme d’aujourd’hui.
Dans la version de Celdran, Luz Marina « reste un
personnage essentiellement tragique. Son cri final, un
des grands finals qui ait jamais été écrit dans le
théâtre cubain : c’est la rébellion et la soumission à
la fois. C’est son paradoxe. Toujours soumise à une
tension sentimentale dont elle ne peut s’échapper, mais
dans une lucidité effrayante, et la langue de Luz Marina
qui nait de cette lucidité, est d’une dimension qu’on ne
peut pas nier à notre époque. Luz Marina est un
personnage immense. J’ai beaucoup lu Virgilio, mais en
mettant Aire libre en scène, j’ai découvert toute sa
grandeur. C’est un auteur hors du commun.
UNE ŒUVRE PROLIFIQUE
On doit à Virgilio Piñera des pièces indispensables
du théâtre cubain, dont les plus connues Electra Garrigo,
– pour de nombreux critiques comme Rine Leal ou Raquel
Carrio, le vrai début du théâtre cubain moderne –, La
niñita querida (La petite fille chérie), et Dos viejos
panicos (Deux vieilles paniques), prix Casa de las
Américas 1968. Il est l’auteur de romans, entre autres,
Presiones y diamantes (Pressions et diamants), La carne
de René, et Pequeñas maniobras (Petites manœuvres), et
des livres de récits comme Cuentos frios, Muecas para
escribientes (Grimaces pour écrivains) et El fogonazo (L’éclair),
ces deux derniers publiés après sa mort.
Son premier recueil de poèmes Las Furias (Les furies),
même si Juan Ramon Jimenez, dans son anthologie La
poésie cubaine en 1936, y inclut El grito mudo (Le cri
muet). Parmi ses essais, on trouve : Dos poemas, dos
poetas, dos modos de poesía, sur Elegia sin nombre
(1936), de Emilio Ballagas, et Muerte de Narciso (1937),
de José Lezama Lima.
LA PAROLE À VIRGILIO
Virgilio Piñera écrivait dans l’introduction de la
première anthologie éditée à Cuba sur son théâtre : « Nous
sommes à la fois tragiques et comiques. »
Et sur la jaquette de l’ouvrage, il donne quelques
clefs, qui servent de point de repère : « Dans mon
théâtre, j’essaie d’exprimer ce qui se passe autour de
moi : dans Electra Garrigo, les conflits sentimentaux
entre parents et enfants; dans Jesus, les abimes où
peuvent sombrer un homme et un peuple à cause de la
perte des valeurs morales ; dans La noche, les conflits
que peuvent déchaîner la fatalité et les tabous ancrés
dans les riches familles cubaines ; dans Aire frio, la
misère de nos vie dans les années 50; dans Le
philanthrope, le conflit, heureusement dépassé à Cuba,
entre la clase capitaliste et la clase pauvre. En un mot,
j’ai prétendu refléter la vie qu’il m’a été donnée de
vivre. Je reconnais ce que j’ai obtenu partiellement.
Cela se doit, peut-être au fait que je n’ai pas encore
ce qu’un auteur de théâtre pleinement réalisé a obtenu :
tout le public
Virgilio Piñera, considéré comme le créateur du
théâtre moderne cubain, et dont l’œuvre a fait date dans
les lettres cubaines, a finalement obtenu ce dont, selon
lui, un auteur a besoin : tout le public.