Rafael Consuegra ou
la passion
de la sculpture
Mireya Castañeda
RAFAEL Consuegra (Santiago de Cuba, 1957) est un
sculpteur qui surprend par sa vision originale et son
habilité à donner vie au métal. Il réalise aussi bien
des miniatures, des pièces moyennes que des œuvres
monumentales.
Diplômé de l’Institut supérieur d’art (ISA) en 1983,
il présente sa première exposition personnelle en 1985 :
Montajes, Ensamblajes, et il a participé à plus de 70
expositions collectives à Cuba et dans plusieurs pays,
dont le Brésil, la Chine, la Russie, la Slovaquie,
l’Espagne, les États-Unis, le Mexique, le Salvador, le
Venezuela, le Gabon, l’Autriche, et aussi en Martinique.
Certaines de ses pièces sont incluses dans les
collections du Musée Servando Cabrera Moreno à La Havane
; d’Art contemporain, à Vienne ; Emilio Bacardi, à
Santiago de Cuba et le musée de la sculpture de petit
format de Las Tunas. Il est présent également dans les
centres culturels de Nayarit, au Mexique et de
Bratislava, en Slovaquie, et dans la Collection Bernardo
Quetglas à Palma de Mallorca.
L’interview a lieu dans les jardins de l’Union
nationale des écrivains et des artistes (UNEAC) et porte
sur son œuvre la plus actuelle : sa participation à la
11e Biennale de La Havane (mai-juin 2012).
« J’ai participé à deux expositions collectives à La
Cabaña, avec une grande pièce à l’extérieur Con toda la
ternura que llevo dentro (Avec toute la tendesse que je
porte en moi), sur l’esplanade où se déroule la
Cérémonie du Coup de canon. Elle est un peu ironique.
C’est une pièce morphologiquement agréable à la vue,
avec des textures, adaptée au concept de la sculpture
environnementale, mais elle contient un balancier avec
une vraie lame tranchante.
« Le public peut interagir avec l’œuvre, avec
toujours présent à l’esprit le fait qu’il peut se
blesser. Sous une des voûtes, on peut voir Abriendo su
propio camino (En ouvrant son propre chemin) : une pièce
circulaire, compacte, avec deux éléments de 20 mm
d’épaisseur. Le cercle est composé d’une pièce plus
mince qui elle aussi a un tranchant. On peut interagir,
mais elle a un mouvement de balancier et tourne sur son
axe. Elle suggère le tranchant d’une lame. Ce sont deux
œuvres de métal, car depuis assez longtemps maintenant,
je travaille surtout le métal ».
Qu’est-ce que la sculpture a de spécial pour que vous
l’ayez choisie comme mode d’expression?
J’avais pour référence la sculpture monumentale,
celle que l’on voit dans les villes. J’ai débuté par la
peinture et j’ai découvert la sculpture à l’école, avec
des professeurs magnifiques comme Frometa et Guarionex.
D’un point de vue formel, je m’ intéressais à la
relation avec l’espace, au sens du volume ; cela
correspondait plus à ce que je voulais dire. Je me suis
décidé dès le niveau moyen : j’ai découvert la sculpture
et j’en suis tombé amoureux.
Qu’est-ce que le travail créatif d’un sculpteur ?
Chaque artiste construit un discours à travers une
idée qui lui trotte dans la tête, et à la fin cela
devient un projet. Il a un thème récurrent, à long terme
ou à court terme. Le plus important, c’est qu’une chose
en entraîne une autre. En ce moment, je travaille sur
une ligne d’idées, toutes en relation avec les gens,
leur développement, leur insertion dans la société, avec
le social, avec tout. J’ai une idée, je la dessine et à
mesure que je l’élabore, je la perfectionne. Ensuite,
intervient le processus de la sélection du matériau. J’y
inclus les éléments trouvés. Nous sommes héritiers de
l’histoire de l’art. Nous nous servons de tout.
Aujourd’hui, je m’oriente vers le 3D et lorsque je
démarre, j’ai déjà les proportions. Cela facilite le
temps d’élaboration et la pièce continue également à
s’enrichir au cours du processus.
Qu’est-ce qui détermine le choix du matériau ?
Je choisis le matériau consciemment, cela facilite ce
que je veux exprimer. Le matériau, comme l’idée, le
format, la couleur, apportent du contenu à l’œuvre. J’ai
travaillé différents matériaux y compris des matériaux
nobles, légers, éphémères, mais aussi le marbre, le
granit, le métal, le bronze, le plâtre, la terre, une
vaste gamme, mais assez conservateurs, au regard des
nouveaux matériaux utilisés : les acryliques, la fumée.
Dans le conventionnel, le matériel que j’utilise
s’apparente à l’idée.
Le métal en particulier ?
J’ai toujours dit que je construis une œuvre en
parallèle. Par exemple, quand je faisais des rétables et
que j’utilisais de la toile, je faisais également des
travaux en fer à ciment. Pour les expositions et les
salons, j’utilisais des toiles, du bois, des morceaux de
meubles. Mais il y a toujours du métal. En 2004, une
exposition était prévue dans ce qui est aujourd’hui la
Maison-musée Servando Cabrera, et on avait besoin de
sculptures adaptées aux intempéries. Les toiles ne
convenaient pas, si bien que j’ai pensé au métal. J’aime
souder et couper et j’avais quelques idées en attente.
J’ai donc réalisé Lourdes qui est devenue une des pièces
de l’institution. C’est là que j’ai démarré et
maintenant, c’est devenu une constante.
Comment choisissez-vous le sujet ? Vos motivations ?
C’est une dérivation. Quand j’étais à l’école,
j’étais particulièrement intéressé par le mouvement, le
rythme, l’équilibre. Cela me rapprochait de la danse et
du sport, qui placent l’être humain au centre. Ensuite,
alors que dans ma famille, on n’est pas croyant, je me
suis inspiré de la religion catholique et de
l’afrocubaine, dont je connaissais l’atmosphère, les
congas, les carnavals, les tambours et ses rituels, mais
je n’ai jamais été pratiquant.
De toutes façons, les congas et les tambours m’ont
introduit au rythme. Mon thème a toujours été l’Homme.
Le religieux a ouvert la voie aux états d’âme du
croyant, à des thèmes sociaux, et ensuite, je me suis
intéressé à des aspects quotidiens, universels. C’est ce
que je fais aujourd’hui : l’Homme et son environnement,
son développement social, ses aspirations et ses
frustrations.
Que recherchez-vous quand vous réalisez une sculpture
pour un espace public ?
C’est la décoration des hôtels qui m’a permis
d’inclure mon œuvre dans les espaces publics. La seule
limitation, c’est que le thème m’était étranger. Pas
autant que cela d’ailleurs, car pour ma thèse à l’ISA,
j’ai eu la chance de réaliser une sculpture
environnementale qui se trouve à l’entrée de l’hôtel
Tuxpan, à Varadero. Dans une sculpture publique, il faut
tenir compte de l’environnement, du visuel, des voies de
communication, des lumières, de la proportion et des
couleurs.
Des œuvres qui vous ont rapproché de vous-même et du
public ?
La sculpture à l’hôtel Tuxpan, qui fut une sorte de
rupture, me fit sortir de l’anonymat après l’ISA. Cela
m’a donné une autre vision de ce dont j’étais capable.
J’ai été très rigoureux car c’était ma première œuvre.
Elle est en fer à béton, près de la mer. Je dois avouer
que je m’identifie beaucoup aux retables.
À quoi travaillez-vous aujourd’hui ?
Je travaille sur un projet pour un symposium à
Santiago de Cuba qui me tient à cœur, car mes œuvres
sont exposées dans de nombreuses provinces, mais dans ma
ville natale, je n’en ai qu’une de taille moyenne dans
la collection du musée Bacardi. Celle-ci est pour un
espace extérieur que j’ai conçue en métal dont le thème
est l’homme, la société. Ella aura pour nom : El
despegue (L’envol) ».
Rafael Consuegra tire son inspiration de tout ce qui
l’entoure, aussi bien le matériel que le spirituel. Il
sculpte avec passion tous types de matériaux, avec une
prédilection pour le métal et selon un concept plus
contemporain.