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 C U L T U R E L L E S

La Havane. 23 Août 2012

LE BAGAGE JAUNE DE MARTA ROJAS
Voyage, musique et folklore comme facteurs d'unification

Dr. Clementina E. Adams,  professeur à l’Université Clemson

LA littérature de voyage remonte à des époques lointaines. L’esprit aventurier et passionnel pour l’inconnu est présent dans les œuvres de la romancière cubaine Marta Rojas, mais aussi dans celles d’auteurs comme Tennessee Williams et Mark Twain, et chez des écrivains contemporains comme Paul Fussell. Cette littérature a connu son apogée dans le milieu des années 90, avec un nombre croissant de conférences, de monographies, de revues, d’anthologies et d’encyclopédies sur le thème du voyage.

Alors que certaines œuvres de voyage se fondent sur la précision et l’exactitude des faits, d’autres s’inscrivent dans le champ de l’imaginaire. Josef Conrad dit à ce sujet : « Beaucoup de travaux de "fiction" de la littérature de voyage sont basés sur des voyages réels. » L’œuvre de Marta Rojas pourrait se classer dans la narrative de fiction sur une base documentaire. Faisant référence au syncrétisme de l’œuvre de l’écrivaine, Harold Santana Gainzan affirme : « Avec allégresse, en partant du familier, avec un didactisme distrayant, Marta Rojas recrée des scènes, des contextes historiques, inclut des personnages, évoque la Chine du XIXe siècle, et décrit les Chinois tels qu’ils sont et tels qu’ils ont été ».

Outre le plaisir de l’aventure, les voyages supposent également problèmes et frustrations. À ce sujet, le poète péruvien César Camarra écrit dans son recueil : No me digas que es muy tarde (Ne me dis pas qu’il est trop tard) : Quelle vie un homme qui voyage constamment peut-il avoir réellement ? Entre le bien et le mal ; entre le mal et le bien. Il dirige son corps maigre vers le mal ; vers le bien son esprit transparent. C’est le destin des poètes qui, comme lui, doivent se sauver et sauver une vie impossible.

Par ailleurs, la musique, une composante importante de la littérature, possède l’exotisme et le pouvoir d’évocation qui se révèlent bien plus puissants dans le fait de voyager. La musique et la poésie s’unissent de façon presque hypnotique. On peut le constater à travers les trouvères et les troubadours du passé. Il existe un nombre considérable d’études sur le rôle de la musique dans les œuvres littéraires. Par exemple, le musicologue Jean-Jacques Nattiez analyse la présence de la musique dans la prose de Marcel Proust, de Joycelynne Loncke ; l’importance de la musique dans la poésie de Baudelaire, et l’influence des compositions de Maurice Ravel dans la poésie de Teofilo Sanz, entre autres. On trouve des exemples contemporains de syncrétisme entre la littérature et la musique dans la musique de Juan Manuel Serrat, Silvio Rodriguez, Luis Manuel Guerra, Rubén Blades, Joan Baez, et Joaquin Sabina, entre beaucoup d’autres.

El equipaje amarillo (Le Bagage jaune) concilie la symbiose magique entre les voyages et la musique, en montrant la vie des personnages à travers un kaléidoscope de joies, d’angoisses, d’avarice, de romance, de nostalgies et de tristesses. Une accumulation intéressante d’histoire et de culture, à partir des aspects aussi merveilleux que grotesques du voyage, avec la couleur des différents personnages d’origines diverses, identifiés et évoqués à travers leur musique et leur folklore. Le style du roman évolue entre le documentaire et l’évocation, le littéraire et le journalistique, l’humour et la sobriété, le triste et le romantique, le quotidien et le politique. Les grandes occasions se célèbrent par des danses et des musiques typiques de la Caraïbe colombienne.

Nicolas Tanco, le personnage principal, quitte son pays natal, humilié et sans emploi ; il décide de terminer un manuel de mathématiques de base pour le publier, et de voyager vers d’autres horizons afin de s’imprégner de nouvelles cultures, tout en se consacrant au commerce.

Le contenu de El Equipaje amarillo est l’élément central du récit : quatre-vingt dix pièces de céramique, des œuvres d’art et des joyaux exotiques de valeur, mais surtout, « un chargement jaune » : des centaines de coolies chinois, amenés d’Amérique sous prétexte de les employer officiellement dans la construction et dans les champs de canne à sucre. Pendant le long voyage depuis l’Orient, ils sont traités pire que les bagages, attachés, nus, et entassés pour économiser de l’espace dans le navire.

La musique joue un rôle important dans ces voyages interminables. Au moment où Nicolas ne compte que sur la mer inhospitalière et un firmament indifférent, la musique, à travers un boléro ou une chanson folklorique des Andes ou des Caraïbes, vient soulager sa solitude.

Les aspects magiques et exotiques remplissent d’enchantement la mer tranquille et le ciel somptueux, réveillés par le soleil levant. Nicolas apprécie et décrit les beautés du monde et de la mer, et son amour pour les objets d’art et d’architecture qu’il trouve tout au long de ses voyages. Le caractère humaniste de l’œuvre se présente à travers un texte moralisateur qui montre le pouvoir destructeur de l’argent, car en tombant dans ses griffes, Nicolas devient un habile marionnettiste qui se sert de sa fortune pour manipuler les autres personnages.

Les personnages féminins, de ce temps et de cet espace, sont soit des esclaves soit des dames de la haute société, d’origine ethnique différente. Dans cet espace, Nicolas partage son monde de rêve émotionnel et érotique avec deux femmes de mondes distincts : la baronne de Kessel et Brunilda, une esclave africaine à la peau dorée et au corps de sirène, qui porte des fers. De ces deux femmes, la métisse Brunilda semble la plus intelligente et la plus pratique, et elle est probablement le véritable amour de Nicolas. La baronne de Kessel ne l’intéresse que pour des rencontres sexuelles, attisées par le sentiment d’enfreindre un tabou puisqu’il s’agit d’une femme mariée.

Le récit de El Equipaje amarillo est vigoureux et réaliste, agrémenté de personnifications, de comparaisons et de symbolisme. Les descriptions sont pittoresques, alors qu’un grand nombre d’entre-textes philosophiques et folkloriques s’expriment à travers la chaîne des dictons, pleins de sagesse orientale, du personnage de Fan Ni. Ainsi par exemple :

« Quand tu auras beaucoup à dire, dis-en moins que nécessaire », « Ignore les gens qui méconnaissent tes capacités, préoccupe-toi de les avoir et de les utiliser », « Pour arriver quelque part, il faut d’abord parcourir le chemin ». Les entre-textes folkloriques nous présentent les coolies participant à la distraction des invités de Nicolas, avec la création d’un spectacle musical accompagné de cérémonies orientales d’arts martiaux. Lorsqu’il revient pour la deuxième fois à Cuba, Nicolas organise un bal masqué au rythme de la musique typique cubaine qu’il mêle à la danse du dragon.

Marta Rojas joue avec une variété de voix narratives : la voix omnisciente de la troisième personne, la voix moralisatrice de la seconde personne et la voix personnifiée du « clown parlant ». Ces voix portent l’histoire et familiarisent le lecteur avec des aspects intimes et secrets des personnages principaux et, à travers les voyages et la musique, servent d’élément unificateur de l’œuvre. La voix omnisciente conduit le lecteur à travers la trame, soutenue par des dialogues attrayants et des entre-textes folkloriques et musicaux. Par ailleurs, cette voix narrative à la troisième personne s’accompagne de monologues et de descriptions photographiques des personnages, d’aventures de voyage et décrit ses véritables sentiments. La voix à la seconde personne se présente comme une voix moralisatrice et objective qui analyse les actions et les réalités des personnages principaux, dissimulées au lecteur.

Pour conclure, dans El Equipaje amarillo, Marta Rojas place le lecteur face à des réalités historiques et culturelles, à des événements malhonnêtes et immoraux, empreints de la touche de merveilleux qui caractérise sa créativité.

Harold Garcia Santos analyse la créativité de Marta Rojas d’un point de vue historique. D’après lui, Nicolas, un homme intelligent et ingénieux dans ses affaires lucratives liées à la traite des Chinois, et Fan Ni, son serviteur, « sont les pivots utilisés par l’auteure pour transporter au temps de la fiction une époque de transition marquée par la présence d’un nouvel élément ethnique dans le façonnement de la nation. Une époque, par ailleurs, peu fréquente dans notre littérature ».

Marta Rojas a utilisé le voyage dans le passé dans plusieurs de ses œuvres historiques et de fiction, notamment dans El columpio el Rey Spencer, Santa Lujuria et El Haren de Oviedo. Mais que cherche Marta Rojas à travers cette littérature vers d’autres temps et d’autres lieux ? Peut-être son désir de raconter des histoires du passé peu connues dans le monde. Peut-être cela fait-il partie du contenu historique et folklorique de son œuvre. À travers ces voyages, la romancière s’échappe vers des époques différentes dans un passé connu ou un futur à connaître. L’échappée entraîne nombre d’auteurs à travers des voyages nostalgiques et des temps métaréalistes et fantastiques.

* (Écrit dans le cadre du Congrès de l’Association des études latino-américaines 2012, San Francisco, Californie, 23-26 mai 2012)
 

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