Voyage, musique et folklore comme
facteurs d'unification
Dr.
Clementina E.
Adams, professeur à l’Université Clemson
LA littérature de voyage remonte à des époques
lointaines. L’esprit aventurier et passionnel pour
l’inconnu est présent dans les œuvres de la romancière
cubaine Marta Rojas, mais aussi dans celles d’auteurs
comme Tennessee Williams et Mark Twain, et chez des
écrivains contemporains comme Paul Fussell. Cette
littérature a connu son apogée dans le milieu des années
90, avec un nombre croissant de conférences, de
monographies, de revues, d’anthologies et
d’encyclopédies sur le thème du voyage.
Alors que certaines œuvres de voyage se fondent sur
la précision et l’exactitude des faits, d’autres
s’inscrivent dans le champ de l’imaginaire. Josef Conrad
dit à ce sujet : « Beaucoup de travaux de "fiction" de
la littérature de voyage sont basés sur des voyages
réels. » L’œuvre de Marta Rojas pourrait se classer dans
la narrative de fiction sur une base documentaire.
Faisant référence au syncrétisme de l’œuvre de
l’écrivaine, Harold Santana Gainzan affirme : « Avec
allégresse, en partant du familier, avec un didactisme
distrayant, Marta Rojas recrée des scènes, des contextes
historiques, inclut des personnages, évoque la Chine du
XIXe siècle, et décrit les Chinois tels qu’ils sont et
tels qu’ils ont été ».
Outre le plaisir de l’aventure, les voyages supposent
également problèmes et frustrations. À ce sujet, le
poète péruvien César Camarra écrit dans son recueil : No
me digas que es muy tarde (Ne me dis pas qu’il est trop
tard) : Quelle vie un homme qui voyage
constamment peut-il avoir réellement ? Entre le bien et
le mal ; entre le mal et le bien. Il dirige son corps
maigre vers le mal ; vers le bien son esprit
transparent. C’est le destin des poètes qui, comme lui,
doivent se sauver et sauver une vie impossible.
Par ailleurs, la musique, une composante importante
de la littérature, possède l’exotisme et le pouvoir
d’évocation qui se révèlent bien plus puissants dans le
fait de voyager. La musique et la poésie s’unissent de
façon presque hypnotique. On peut le constater à travers
les trouvères et les troubadours du passé. Il existe un
nombre considérable d’études sur le rôle de la musique
dans les œuvres littéraires. Par exemple, le musicologue
Jean-Jacques Nattiez analyse la présence de la musique
dans la prose de Marcel Proust, de Joycelynne Loncke ;
l’importance de la musique dans la poésie de Baudelaire,
et l’influence des compositions de Maurice Ravel dans la
poésie de Teofilo Sanz, entre autres. On trouve des
exemples contemporains de syncrétisme entre la
littérature et la musique dans la musique de Juan Manuel
Serrat, Silvio Rodriguez, Luis Manuel Guerra, Rubén
Blades, Joan Baez, et Joaquin Sabina, entre beaucoup
d’autres.
El equipaje amarillo (Le Bagage jaune) concilie la
symbiose magique entre les voyages et la musique, en
montrant la vie des personnages à travers un
kaléidoscope de joies, d’angoisses, d’avarice, de
romance, de nostalgies et de tristesses. Une
accumulation intéressante d’histoire et de culture, à
partir des aspects aussi merveilleux que grotesques du
voyage, avec la couleur des différents personnages
d’origines diverses, identifiés et évoqués à travers
leur musique et leur folklore. Le style du roman évolue
entre le documentaire et l’évocation, le littéraire et
le journalistique, l’humour et la sobriété, le triste et
le romantique, le quotidien et le politique. Les grandes
occasions se célèbrent par des danses et des musiques
typiques de la Caraïbe colombienne.
Nicolas Tanco, le personnage principal, quitte son
pays natal, humilié et sans emploi ; il décide de
terminer un manuel de mathématiques de base pour le
publier, et de voyager vers d’autres horizons afin de
s’imprégner de nouvelles cultures, tout en se consacrant
au commerce.
Le contenu de El Equipaje amarillo est l’élément
central du récit : quatre-vingt dix pièces de céramique,
des œuvres d’art et des joyaux exotiques de valeur, mais
surtout, « un chargement jaune » : des centaines de
coolies chinois, amenés d’Amérique sous prétexte de les
employer officiellement dans la construction et dans les
champs de canne à sucre. Pendant le long voyage depuis
l’Orient, ils sont traités pire que les bagages,
attachés, nus, et entassés pour économiser de l’espace
dans le navire.
La musique joue un rôle important dans ces voyages
interminables. Au moment où Nicolas ne compte que sur la
mer inhospitalière et un firmament indifférent, la
musique, à travers un boléro ou une chanson folklorique
des Andes ou des Caraïbes, vient soulager sa solitude.
Les aspects magiques et exotiques remplissent
d’enchantement la mer tranquille et le ciel somptueux,
réveillés par le soleil levant. Nicolas apprécie et
décrit les beautés du monde et de la mer, et son amour
pour les objets d’art et d’architecture qu’il trouve
tout au long de ses voyages. Le caractère humaniste de
l’œuvre se présente à travers un texte moralisateur qui
montre le pouvoir destructeur de l’argent, car en
tombant dans ses griffes, Nicolas devient un habile
marionnettiste qui se sert de sa fortune pour manipuler
les autres personnages.
Les personnages féminins, de ce temps et de cet
espace, sont soit des esclaves soit des dames de la
haute société, d’origine ethnique différente. Dans cet
espace, Nicolas partage son monde de rêve émotionnel et
érotique avec deux femmes de mondes distincts : la
baronne de Kessel et Brunilda, une esclave africaine à
la peau dorée et au corps de sirène, qui porte des fers.
De ces deux femmes, la métisse Brunilda semble la plus
intelligente et la plus pratique, et elle est
probablement le véritable amour de Nicolas. La baronne
de Kessel ne l’intéresse que pour des rencontres
sexuelles, attisées par le sentiment d’enfreindre un
tabou puisqu’il s’agit d’une femme mariée.
Le récit de El Equipaje amarillo est vigoureux et
réaliste, agrémenté de personnifications, de
comparaisons et de symbolisme. Les descriptions sont
pittoresques, alors qu’un grand nombre d’entre-textes
philosophiques et folkloriques s’expriment à travers la
chaîne des dictons, pleins de sagesse orientale, du
personnage de Fan Ni. Ainsi par exemple :
« Quand tu auras beaucoup à dire, dis-en moins que
nécessaire », « Ignore les gens qui méconnaissent tes
capacités, préoccupe-toi de les avoir et de les utiliser
», « Pour arriver quelque part, il faut d’abord
parcourir le chemin ». Les entre-textes folkloriques
nous présentent les coolies participant à la distraction
des invités de Nicolas, avec la création d’un spectacle
musical accompagné de cérémonies orientales d’arts
martiaux. Lorsqu’il revient pour la deuxième fois à
Cuba, Nicolas organise un bal masqué au rythme de la
musique typique cubaine qu’il mêle à la danse du dragon.
Marta Rojas joue avec une variété de voix narratives
: la voix omnisciente de la troisième personne, la voix
moralisatrice de la seconde personne et la voix
personnifiée du « clown parlant ». Ces voix portent
l’histoire et familiarisent le lecteur avec des aspects
intimes et secrets des personnages principaux et, à
travers les voyages et la musique, servent d’élément
unificateur de l’œuvre. La voix omnisciente conduit le
lecteur à travers la trame, soutenue par des dialogues
attrayants et des entre-textes folkloriques et musicaux.
Par ailleurs, cette voix narrative à la troisième
personne s’accompagne de monologues et de descriptions
photographiques des personnages, d’aventures de voyage
et décrit ses véritables sentiments. La voix à la
seconde personne se présente comme une voix
moralisatrice et objective qui analyse les actions et
les réalités des personnages principaux, dissimulées au
lecteur.
Pour conclure, dans El Equipaje amarillo, Marta Rojas
place le lecteur face à des réalités historiques et
culturelles, à des événements malhonnêtes et immoraux,
empreints de la touche de merveilleux qui caractérise sa
créativité.
Harold Garcia Santos analyse la créativité de Marta
Rojas d’un point de vue historique. D’après lui, Nicolas,
un homme intelligent et ingénieux dans ses affaires
lucratives liées à la traite des Chinois, et Fan Ni, son
serviteur, « sont les pivots utilisés par l’auteure pour
transporter au temps de la fiction une époque de
transition marquée par la présence d’un nouvel élément
ethnique dans le façonnement de la nation. Une époque,
par ailleurs, peu fréquente dans notre littérature ».
Marta Rojas a utilisé le voyage dans le passé dans
plusieurs de ses œuvres historiques et de fiction,
notamment dans El columpio el Rey Spencer, Santa Lujuria
et El Haren de Oviedo. Mais que cherche Marta Rojas à
travers cette littérature vers d’autres temps et
d’autres lieux ? Peut-être son désir de raconter des
histoires du passé peu connues dans le monde. Peut-être
cela fait-il partie du contenu historique et folklorique
de son œuvre. À travers ces voyages, la romancière
s’échappe vers des époques différentes dans un passé
connu ou un futur à connaître. L’échappée entraîne
nombre d’auteurs à travers des voyages nostalgiques et
des temps métaréalistes et fantastiques.
* (Écrit dans le cadre du Congrès de
l’Association des études latino-américaines 2012, San
Francisco, Californie, 23-26 mai 2012)