Prisonniers politiques de l'Empire  MIAMI 5    

     

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La Havane. 11 Janvier 2012 

Le premier jour de liberté

Luis Baez et Pedro de la Hoz

IL fait nuit à Santiago de Cuba. Le parc et ses alentours ont été pris d’assaut par une foule compacte. Pour la première fois depuis longtemps, on respire un air différent dans cette ville rebelle. Finis les hurlements perçants de sirènes annonçant la volonté du crime, les mères endeuillées en procession dans les rues, la furie des sbires contre la jeunesse.


Le leader de la Révolution auprès
de son peuple.

Cette même ville fut, cinq ans, cinq mois et cinq jours plus tôt, le théâtre de la geste d’un peuple épris de liberté et de justice, avec l’attaque de la Caserne Moncada. Elle fut la première à entendre la plaidoirie « L’Histoire m’acquittera ». Celle dont la population se souleva le 30 novembre 1956 pour permettre aux membres de l’expédition du yacht Granma de débarquer sans encombres. La ville du jeune héros révolutionnaire Frank Pais, assassiné par la tyrannie.

Peu après 23h le jeudi 1er janvier, au balcon de du Conseil municipal apparaît un homme si plein d’énergie et de détermination qu’on a du mal à croire qu’il a passé les dernières journées en veille à prendre le pouls des événements et à adopter des décisions courageuses et urgentes pour assurer la victoire.

C’est Fidel Castro Ruz, le principal artisan de la prouesse de la Moncada, le héros de la Sierra Maestra. Pour les Cubains, c’est tout simplement Fidel. Et l’évocation de son seul nom suffit pour suivre les pas du commandant en chef, du frère, du père, du guide indomptable.


Fidel lance un appel à la grève générale révolutionnaire depuis Palma Soriano, à travers les ondes.

Quelques heures plus tôt, le peuple de Santiago de Cuba avait été convoqué par radio. La nouvelle se répandit de maison en maison, de bouche en bouche à travers toute cette ville de l’est du pays.

La manœuvre ourdie par la clique militaire de Fulgencio Batista et les autorités étasuniennes pour empêcher la victoire des forces révolutionnaires fut avortée par la stratégie adoptée par le leader rebelle et le soutien populaire énorme apporté à la Révolution.

Depuis Washington, le 31 décembre 1958, au moment même où la tyrannie s’écroulait, le Département d’État et la CIA qualifiaient le Mouvement du 26 Juillet d’une organisation « dépourvue de la responsabilité et de l’habileté nécessaires pour gouverner Cuba ».

Les Nord-américains comptaient sur la complicité du général Eulogio Cantillo, qui le 28 décembre s’était entretenu avec Fidel à l’ancienne sucrerie de Palma Soriano, et où il s’était engagé auprès du chef de l’Armée rebelle à empêcher la fuite du dictateur Fulgencio Batista, à s’abstenir de préparer un putsch pour éviter le triomphe de l’insurrection populaire et de demander la médiation de l’ambassade des États-Unis.

Le général Cantillo ne respecta pas sa parole et se prêta aux manipulations visant à mettre en place une transition faussée. Il accompagna le tyran Batista jusqu’à l’escalier de l’avion et se mit d’accord avec les Nord-américains pour tenter d’empêcher la victoire.

À la nouvelle de la fuite de Batista, Fidel agit avec fermeté. Un témoin exceptionnel de cet événement, Luis Buch, raconte dans son livre Gobierno Revolucionario: primeros pasos (Le Gouvernement révolutionnaire : les premiers pas) :


Pourparlers à Escandel pour mettre au point les détails de la reddition de la Place militaire de Santiago de Cuba.
Fidel en conversation avec le colonel
Rego Rubido, en présence de
Raul Castro et de Celia Sanchez.

« Je travaillais à Radio Rebelde, où nous avions transmis plusieurs consignes aux travailleurs : maintenir le calme, ne rien détruire qui pourrait affecter les biens du peuple… On nous a informés que Fidel allait s’adresser à la nation. Il y avait un appel de La Havane. C’était le général Cantillo. Quand Fidel est arrivé, nous lui avons dit : « Cantillo a appelé avec insistance pour s’entretenir avec vous » (…) Moi et les personnes présentes nous nous accordions sur le fait que Fidel devait répondre à Cantillo afin de discuter de la situation qui s’était créée. Fidel nous a regardés et s’est exclamé : « Je ne suis pas fou. Vous ne voyez pas que seuls les fous parlent aux choses qui n’existent plus ? Cantillo n’est plus le chef de l’État-major de l’Armée, et je ne parlerai pas à une chose inexistante, parce que je ne suis pas fou. Tout le pouvoir appartient à la Révolution » (…) Je me souviens que Fidel tenait une feuille de papier dans la main. Pendant quelques instants, il s’est mis à arpenter la pièce, et s’est appuyé sur un meuble pour relire minutieusement son écrit. (…) C’est en voyant comment Fidel gérait ce moment historique que j’ai compris que la Révolution avait triomphé.

Lors de la commémoration du 45e anniversaire du Granma et de la création des Forces armées révolutionnaires, Fidel signalait :

« Le 1er janvier, c’est le soutien décisif du peuple à l’action impétueuse des troupes rebelles qui permet d’écraser la dernière tentative de l’oligarchie et de l’impérialisme d’empêcher la victoire de la Révolution, autrement dit le coup d’Etat dans la capitale.


Au Conseil municipal de Santiago, en face du Parc Céspedes , le commandant en chef, Raul et d’autres chefs révolutionnaires saluent le peuple.

La riposte immédiate consiste à demander aux troupes révolutionnaires de poursuivre leur avancée sans accepter le cessez-le-feu et de déclarer la grève générale qui paralyse le pays d’un bout à l’autre. Les stations de radio se joignent à Radio Rebelde et transmettent les instructions des chefs révolutionnaires. Tous ces facteurs combinés permettent de porter une riposte qui liquide la manœuvre grossière et désespérée de nous escamoter la victoire. En 72 heures, toutes les villes sont occupées, et environ 100 000 armes – un chiffre que les historiens doivent préciser – et tout le matériel lourd des trois armes passe aux mains du peuple. »

Le 1er jour de l’an, Fidel s’apprête à faire son entrée dans la ville de Santiago de Cuba. Il a donné l’ordre aux colonnes placées sous le commandement de Camilo Cienfuegos et Ernesto Che Guevara – victorieuses dans le centre de l’île – de progresser sur La Havane et de s’emparer de la capitale du pays. Camilo doit prendre la caserne de Columbia, et le Che celle de La Cabaña. À travers Radio Rebelde et d’autres stations qui allaient relayer le discours, Fidel s’adresse à la population de Santiago de Cuba :

« Santiagais, la garnison de Santiago de Cuba est encerclée par nos forces. Si aujourd’hui à 18h ils n’ont pas déposé les armes, nos troupes avanceront sur la ville et prendront d’assaut les positions ennemies.

À partir de 18h, tout trafic aérien ou maritime est interdit dans la ville.

Santiago de Cuba : les sbires qui ont assassiné tant de tes enfants n’échapperont pas comme l’ont fait Batista et les grands coupables, avec la complicité des officiers qui ont dirigé le putsch manqué d’hier soir.

Santiago de Cuba : tu n’es pas encore libre. Ceux qui t’ont opprimée pendant sept ans, les assassins de tes meilleurs enfants, se promènent toujours dans tes rues ; la guerre n’est pas terminée, car les assassins sont encore armés.


Fidel saluant ses compatriotes le jour de la victoire.

Les militaires putschistes veulent empêcher les rebelles d’entrer dans Santiago de Cuba. On veut nous empêcher d’entrer dans une ville que nous pouvons prendre avec le dévouement et le courage de nos combattants, comme nous l’avons déjà fait dans beaucoup d’autres villes. On veut empêcher d’entrer dans Santiago ceux qui ont libéré la Patrie : l’histoire de 1895 ne se répétera pas. Cette fois les Mambises entreront aujourd’hui dans Santiago de Cuba. »

En effet, au terme de la guerre de libération organisée par José Marti à la fin du XIXe  siècle, l’intervention de l’impérialisme naissant des États-Unis empêcha de parachever l’indépendance. C’est précisément dans les environs de Santiago de Cuba que les combattants mambises et les effectifs nord-américains livrèrent l’une des dernières batailles contre les troupes coloniales espagnoles. Cependant, seul l’occupant nord-américain fut autorisé à pénétrer dans la ville. Le haut commandement des troupes d’intervention US estima que les mambises pouvaient commettre des excès contre les soldats espagnols, et que, par conséquent, ils n’étaient pas dignes de confiance. Le général cubain Calixto Garcia répondit énergiquement à cette humiliation.

Ainsi, avec Fidel à leur tête, les mambises du XXe siècle sont bel et bien entrés le 1er janvier 1959 dans Santiago de Cuba, et ils s’apprêtaient à jeter les bases d’une République libre et souveraine.

La place militaire de la deuxième ville du pays se rendit sans coup férir. Raul Castro se dirigea vers la Moncada, dont le régiment déposa les armes.

Tard dans la soirée, Fidel arriva au Parc Céspedes. Le commandant de la Révolution Juan Almeida livra ses impressions sur cet événement important, survenu le premier soir de la nouvelle année :

« Nous sommes dans le bâtiment du Conseil municipal, en face du Parc Céspedes. Auparavant nous étions dans les bureaux de la station de radio CMKC. Une rumeur se propage dans l’assistance. Quand on demande ce qu’il se passe, quelqu’un répond qu’on a vu le chef de la police, le représentant du régime et du crime, cet assassin, porter le brassard rouge et noir du Mouvement du 26 Juillet. L’ambiance est assez bizarre en ces premières journées de liesse. D’un des balcons on voit hisser le drapeau cubain au son de l’hymne national comme on le faisait dans les cérémonies traditionnelles qui avaient été interdites.

Plusieurs orateurs sont montés sur la tribune improvisée du balcon du Conseil municipal. Des représentants de divers secteurs se sont félicités de la victoire. Le Gouvernement révolutionnaire, dont le premier cabinet avait été constitué quelques jours plus tôt en plein théâtre des opérations, fut rendu public. Mais tous voulaient entendre Fidel en personne, de vive voix.

« Nous sommes enfin à Santiago ! Le chemin a été long et difficile, mais nous voici !, furent ses premiers mots.

L’allocution du commandant en chef fut accueillie par des vivats et des acclamations. Plus qu’un discours, ce fut un dialogue franc et ouvert avec la population de Santiago. L’époque des politicards était révolue pour laisser la place au verbe direct, aux arguments de la vérité.

(Fragments du livre de chroniques « Caravana de la Libertad », 2009)
 

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