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Le premier jour de liberté
Luis Baez et Pedro de la Hoz
IL fait
nuit à Santiago de Cuba. Le parc et ses alentours ont
été pris d’assaut par une foule compacte. Pour la
première fois depuis longtemps, on respire un air
différent dans cette ville rebelle. Finis les hurlements
perçants de sirènes annonçant la volonté du crime, les
mères endeuillées en procession dans les rues, la furie
des sbires contre la jeunesse.
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Le leader de la Révolution auprès
de son
peuple. |
Cette même
ville fut, cinq ans, cinq mois et cinq jours plus tôt,
le théâtre de la geste d’un peuple épris de liberté et
de justice, avec l’attaque de la Caserne Moncada. Elle
fut la première à entendre la plaidoirie « L’Histoire
m’acquittera ». Celle dont la population se souleva le
30 novembre 1956 pour permettre aux membres de
l’expédition du yacht Granma de débarquer sans
encombres. La ville du jeune héros révolutionnaire Frank
Pais, assassiné par la tyrannie.
Peu après
23h le jeudi 1er janvier, au balcon de du Conseil
municipal apparaît un homme si plein d’énergie et de
détermination qu’on a du mal à croire qu’il a passé les
dernières journées en veille à prendre le pouls des
événements et à adopter des décisions courageuses et
urgentes pour assurer la victoire.
C’est Fidel
Castro Ruz, le principal artisan de la prouesse de la
Moncada, le héros de la Sierra Maestra. Pour les
Cubains, c’est tout simplement Fidel. Et l’évocation de
son seul nom suffit pour suivre les pas du commandant en
chef, du frère, du père, du guide indomptable.
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Fidel lance un appel à la grève générale
révolutionnaire depuis Palma Soriano, à travers les
ondes. |
Quelques
heures plus tôt, le peuple de Santiago de Cuba avait été
convoqué par radio. La nouvelle se répandit de maison en
maison, de bouche en bouche à travers toute cette ville
de l’est du pays.
La manœuvre
ourdie par la clique militaire de Fulgencio Batista et
les autorités étasuniennes pour empêcher la victoire des
forces révolutionnaires fut avortée par la stratégie
adoptée par le leader rebelle et le soutien populaire
énorme apporté à la Révolution.
Depuis
Washington, le 31 décembre 1958, au moment même où la
tyrannie s’écroulait, le Département d’État et la CIA
qualifiaient le Mouvement du 26 Juillet d’une
organisation « dépourvue de la responsabilité et de
l’habileté nécessaires pour gouverner Cuba ».
Les
Nord-américains comptaient sur la complicité du général
Eulogio Cantillo, qui le 28 décembre s’était entretenu
avec Fidel à l’ancienne sucrerie de Palma Soriano, et où
il s’était engagé auprès du chef de l’Armée rebelle à
empêcher la fuite du dictateur Fulgencio Batista, à
s’abstenir de préparer un putsch pour éviter le triomphe
de l’insurrection populaire et de demander la médiation
de l’ambassade des États-Unis.
Le général
Cantillo ne respecta pas sa parole et se prêta aux
manipulations visant à mettre en place une transition
faussée. Il accompagna le tyran Batista jusqu’à
l’escalier de l’avion et se mit d’accord avec les
Nord-américains pour tenter d’empêcher la victoire.
À la
nouvelle de la fuite de Batista, Fidel agit avec
fermeté. Un témoin exceptionnel de cet événement, Luis
Buch, raconte dans son livre Gobierno Revolucionario:
primeros pasos (Le Gouvernement révolutionnaire : les
premiers pas) :
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Pourparlers à Escandel pour mettre au
point les détails de la reddition de la Place militaire
de Santiago de Cuba.
Fidel en conversation avec le
colonel
Rego Rubido, en présence de
Raul Castro et de Celia Sanchez. |
« Je
travaillais à Radio Rebelde, où nous avions transmis
plusieurs consignes aux travailleurs : maintenir le
calme, ne rien détruire qui pourrait affecter les biens
du peuple… On nous a informés que Fidel allait
s’adresser à la nation. Il y avait un appel de La
Havane. C’était le général Cantillo. Quand Fidel est
arrivé, nous lui avons dit : « Cantillo a appelé avec
insistance pour s’entretenir avec vous » (…) Moi et les
personnes présentes nous nous accordions sur le fait que
Fidel devait répondre à Cantillo afin de discuter de la
situation qui s’était créée. Fidel nous a regardés et
s’est exclamé : « Je ne suis pas fou. Vous ne voyez pas
que seuls les fous parlent aux choses qui n’existent
plus ? Cantillo n’est plus le chef de l’État-major de
l’Armée, et je ne parlerai pas à une chose inexistante,
parce que je ne suis pas fou. Tout le pouvoir appartient
à la Révolution » (…) Je me souviens que Fidel tenait
une feuille de papier dans la main. Pendant quelques
instants, il s’est mis à arpenter la pièce, et s’est
appuyé sur un meuble pour relire minutieusement son
écrit. (…) C’est en voyant comment Fidel gérait ce
moment historique que j’ai compris que la Révolution
avait triomphé.
Lors de la
commémoration du 45e anniversaire du Granma et de la
création des Forces armées révolutionnaires, Fidel
signalait :
« Le 1er
janvier, c’est le soutien décisif du peuple à l’action
impétueuse des troupes rebelles qui permet d’écraser la
dernière tentative de l’oligarchie et de l’impérialisme
d’empêcher la victoire de la Révolution, autrement dit
le coup d’Etat dans la capitale.
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Au Conseil municipal de Santiago, en face
du Parc Céspedes , le commandant en chef, Raul et
d’autres chefs révolutionnaires saluent le peuple. |
La riposte
immédiate consiste à demander aux troupes
révolutionnaires de poursuivre leur avancée sans
accepter le cessez-le-feu et de déclarer la grève
générale qui paralyse le pays d’un bout à l’autre. Les
stations de radio se joignent à Radio Rebelde et
transmettent les instructions des chefs
révolutionnaires. Tous ces facteurs combinés permettent
de porter une riposte qui liquide la manœuvre grossière
et désespérée de nous escamoter la victoire. En 72
heures, toutes les villes sont occupées, et environ 100
000 armes – un chiffre que les historiens doivent
préciser – et tout le matériel lourd des trois armes
passe aux mains du peuple. »
Le 1er jour
de l’an, Fidel s’apprête à faire son entrée dans la
ville de Santiago de Cuba. Il a donné l’ordre aux
colonnes placées sous le commandement de Camilo
Cienfuegos et Ernesto Che Guevara – victorieuses dans le
centre de l’île – de progresser sur La Havane et de
s’emparer de la capitale du pays. Camilo doit prendre la
caserne de Columbia, et le Che celle de La Cabaña. À
travers Radio Rebelde et d’autres stations qui allaient
relayer le discours, Fidel s’adresse à la population de
Santiago de Cuba :
« Santiagais, la garnison de Santiago de Cuba est
encerclée par nos forces. Si aujourd’hui à 18h ils n’ont
pas déposé les armes, nos troupes avanceront sur la
ville et prendront d’assaut les positions ennemies.
À partir de
18h, tout trafic aérien ou maritime est interdit dans la
ville.
Santiago de
Cuba : les sbires qui ont assassiné tant de tes enfants
n’échapperont pas comme l’ont fait Batista et les grands
coupables, avec la complicité des officiers qui ont
dirigé le putsch manqué d’hier soir.
Santiago de
Cuba : tu n’es pas encore libre. Ceux qui t’ont opprimée
pendant sept ans, les assassins de tes meilleurs
enfants, se promènent toujours dans tes rues ; la guerre
n’est pas terminée, car les assassins sont encore armés.
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Fidel saluant ses compatriotes le jour de
la victoire. |
Les
militaires putschistes veulent empêcher les rebelles
d’entrer dans Santiago de Cuba. On veut nous empêcher
d’entrer dans une ville que nous pouvons prendre avec le
dévouement et le courage de nos combattants, comme nous
l’avons déjà fait dans beaucoup d’autres villes. On veut
empêcher d’entrer dans Santiago ceux qui ont libéré la
Patrie : l’histoire de 1895 ne se répétera pas. Cette
fois les Mambises entreront aujourd’hui dans Santiago de
Cuba. »
En effet,
au terme de la guerre de libération organisée par José
Marti à la fin du XIXe siècle, l’intervention de
l’impérialisme naissant des États-Unis empêcha de
parachever l’indépendance. C’est précisément dans les
environs de Santiago de Cuba que les combattants
mambises et les effectifs nord-américains livrèrent
l’une des dernières batailles contre les troupes
coloniales espagnoles. Cependant, seul l’occupant
nord-américain fut autorisé à pénétrer dans la ville. Le
haut commandement des troupes d’intervention US estima
que les mambises pouvaient commettre des excès contre
les soldats espagnols, et que, par conséquent, ils
n’étaient pas dignes de confiance. Le général cubain
Calixto Garcia répondit énergiquement à cette
humiliation.
Ainsi, avec
Fidel à leur tête, les mambises du XXe siècle sont bel
et bien entrés le 1er janvier 1959 dans Santiago de
Cuba, et ils s’apprêtaient à jeter les bases d’une
République libre et souveraine.
La place
militaire de la deuxième ville du pays se rendit sans
coup férir. Raul Castro se dirigea vers la Moncada, dont
le régiment déposa les armes.
Tard dans
la soirée, Fidel arriva au Parc Céspedes. Le commandant
de la Révolution Juan Almeida livra ses impressions sur
cet événement important, survenu le premier soir de la
nouvelle année :
« Nous
sommes dans le bâtiment du Conseil municipal, en face du
Parc Céspedes. Auparavant nous étions dans les bureaux
de la station de radio CMKC. Une rumeur se propage dans
l’assistance. Quand on demande ce qu’il se passe,
quelqu’un répond qu’on a vu le chef de la police, le
représentant du régime et du crime, cet assassin, porter
le brassard rouge et noir du Mouvement du 26 Juillet.
L’ambiance est assez bizarre en ces premières journées
de liesse. D’un des balcons on voit hisser le drapeau
cubain au son de l’hymne national comme on le faisait
dans les cérémonies traditionnelles qui avaient été
interdites.
Plusieurs
orateurs sont montés sur la tribune improvisée du balcon
du Conseil municipal. Des représentants de divers
secteurs se sont félicités de la victoire. Le
Gouvernement révolutionnaire, dont le premier cabinet
avait été constitué quelques jours plus tôt en plein
théâtre des opérations, fut rendu public. Mais tous
voulaient entendre Fidel en personne, de vive voix.
« Nous
sommes enfin à Santiago ! Le chemin a été long et
difficile, mais nous voici !, furent ses premiers mots.
L’allocution du commandant en chef fut accueillie par
des vivats et des acclamations. Plus qu’un discours, ce
fut un dialogue franc et ouvert avec la population de
Santiago. L’époque des politicards était révolue pour
laisser la place au verbe direct, aux arguments de la
vérité.
(Fragments
du livre de chroniques « Caravana de la Libertad »,
2009)
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