Le retour de Mi
socio Manolo et de Cheo
Malanga
Mireya Castañeda
RECEMMENT, nous avons pu revoir, au théâtre, une
nouvelle version d’un grand classique des années 1970,
Mi socio Manolo, du dramaturge cubain Eugenio
Hernandez Espinosa (Prix national de Théâtre) dont
l’action se déroule dans un quartier marginal de La
Havane.
Cette nouvelle version est l’œuvre de Sara Maria Cruz
et de José Ignacio Leon. Ce dernier assume le rôle de
Cheo, tandis que René de la Cruz fils joue celui de
Manolo.
Sara Maria Cruz a réussi à situer dans son contexte
cette pièce de théâtre, sans en dénaturer l’esprit
original, et à donner un nouvel élan aux dialogues, si
importants pour comprendre ce qui se passe entre ces
deux personnages aux origines modestes, Manolo et Cheo.
Une des grandes réussites de cette mise en scène
repose sur la dynamique qui s’établit sur scène entre
René de la Cruz fils et José Ignacio de Leon. Le premier
réussit à faire la preuve que depuis son apparition dans
le film Le Facteur, il a atteint une belle
maturité et qu’il est en pleine possession de ses moyens,
donnant libre cours à une vaste gamme d’émotions, tandis
que le second, avec moins d’expérience sur les planches,
dégage néanmoins une forte présence sur scène.
Mais il y a plus en ce moment. Outre le «retour» de
Mi socio Manolo, Eugenio Hernandez Espinosa crée
une nouvelle œuvre, Cheo Malanga, un monologue
dont il est à la fois l’auteur et le metteur en scène.
A l’occasion de cette création, nous avons voulu nous
entretenir avec cet auteur, qui nous a donné un autre
grand classique, Maria Antonia.
Maître, je voudrais vous demander pourquoi vient-on
de recréer sur scène Mi socio Manolo. Quel regard
portez-vous sur votre pièce lorsqu’elle est montée par
quelqu’un d’autre ou portée au grand écran?
Pour moi, c’est un honneur qu’on s’intéresse à mes
œuvres et qu’on veuille les adapter dans n’importe
quelle discipline : danse, cinéma, télévision. Cela ne
peut que nous encourager, nous, créateurs. J’ai toujours
accordé entière liberté à ceux qui veulent adapter mon
œuvre, parce je respecte leurs intentions, pour autant
que l’essence de l’œuvre, ce que j’ai voulu exprimer,
demeure intacte. Parfois, je suis surpris de ce que je
peux moi-même découvrir. Il y a parfois des zones
d’ombre dont on n’est pas toujours conscient, certains
ne s’en préoccupent pas, d’autres y prêtent attention.
Parfois cela m’indispose de voir que certains passages
que je juge essentiels ne semblent pas retenir
l’attention de ce créateur. Mais il y a en quelque sorte
une dichotomie qui me plaît. Il y a ceux qui reprennent
mon œuvre, la respectent et s’assument comme créateurs.
Et il y a aussi ceux qui adoptent un point de vue qui ne
coïncide pas avec le mien.
Adapter une œuvre, cela doit signifier qu’elle se
maintient bien vivante, toujours actuelle…
Oui, je crois. Ce qui m’intéresse surtout, c’est la
dimension humaine dans l’œuvre, j’essaie toujours de
l’approfondir, selon les contextes où mes personnages
évoluent. Les passions humaines sont immuables, on
retrouve toujours l’amour, la haine, la mort, il y a des
voleurs, des criminels. Il y a le contexte psychologique
et social qui influence les comportements, cela est
universel. Ce qui change, c’est comment chaque société
interagit sur les individus. Ainsi, les conflits que
nous connaissons dans la société cubaine sont loin
d’être les mêmes que ceux qu’on retrouve ailleurs. Ce
qui nous préoccupe, nous, Cubains, c’est d’être
meilleurs chaque jour un peu plus, c’est une question de
société.
Parlons de Cheo malanga, votre nouvelle pièce…
Ce monologue m’en a fait voir de toutes les couleurs.
C’est une façon de parler, bien sûr… Mais Cheo est un
personnage complexe. Je l’ai connu personnellement, sa
vie, ses motivations, son histoire, du moins une partie
de celle-ci car ce serait le trahir si je racontais tout. Alors
il y a inévitablement des zones d’ombre. J’ai construit
un personnage, avec son histoire personnelle, l’histoire
d’un homme dont le passé est un échec et qui n’arrive
pas à se réaliser dans le présent, même s’il en a toutes
les capacités. Il comprend qu’avec la Révolution, il a
la possibilité de changer tout cela et il tente de le
faire, mais lorsqu’il y arrive, il n’est pas réellement
préparé. Ce n’est pas tout le monde qui y est préparé
parce que les changements sont vertigineux. Ceux-ci se
produisent sans qu’on s’y attende, parce que notre
pensée n’est pas toujours aussi rapide, parce que nous
réagissons plus lentement. Il faut être à bord du train
qui roule mais il arrive parfois que l’un d’entre nous
en tombe. C’est le cas de Cheo, il ne comprend pas la
dynamique des changements et demeure accroché au passé.
C’est un fait très douloureux, selon moi : ne pas
comprendre que le présent est une projection de
l’avenir. Il y en a qui demeurent ainsi plongés dans
leur passé, croyant que celui-ci les aidera à vivre au
présent. Ces gens ne comprennent pas qu’ils meurent
ainsi à petit feu.
Comment vous est venue l’idée d’écrire ce monologue?
J’ai vu l’adaptation qu’a faite Silvano Suarez de
Mi socio Manolo, avec Pedro Renteria et Mario
Balmaceda et j’ai été impressionné par la façon dont
Renteria joue le personnage de Cheo. Le temps a passé et
je me suis demandé comment Cheo réagirait s’il était
plongé dans une histoire semblable. Il sombrerait dans
la folie, se retrouverait en prison, ou disparaîtrait à
tout jamais? On ne connaît que ce qui nous est raconté
dans Mi socio Manolo. Peut-on faire une
radioscopie de ce personnage pour connaître quelles
furent ses motivations sociales et philosophiques? Que
s’est-il passé pour qu’il en vienne à songer à tuer son
ami? Je me suis donc mis à fouiller son passé, je me
suis plongé dans ses contradictions. C’est un personnage
réellement tragique, car il est demeuré accroché à son
passé. La vie lui a fourni l’occasion de quelque chose
de meilleur mais il est incapable de l’assumer, et
lorsqu’il tue Manolo, ce n’est pas parce qu’il est en
conflit avec la victime, c’est parce qu’il est en
conflit avec lui-même.
Une pièce tout en monologue, ça vous plaît?
J’aime le monologue pour deux raisons. Premièrement
cela vous donne une liberté totale. Comme metteur en
scène, je travaille avec un comédien ou une comédienne
et cela me donne plus de flexibilité dans le temps. Cela
permet une relation plus profonde, je le sens. Mais
comme je suis également l’auteur, ce genre permet de
m’adapter plus facilement parce que le comédien, au
départ, a une meilleure connaissance de ce que j’attends
de lui, du personnage. Il se sent plus à l’aise avec le
texte, il peut mettre l’emphase sur certaines questions,
sauter une phrase ou deux au besoin… Le monologue me
permet d’approfondir mon personnage. Lorsqu’on écrit une
pièce à plusieurs personnages, comme je l’ai déjà fait,
on est fatalement limité, tel personnage aurait mérité
un meilleur traitement, il aurait pu avoir une dimension
plus profonde, mais ce n’est pas possible, la structure
ne le permet pas, tandis qu’avec le monologue, on peut
le faire, on peut jouer sur plusieurs niveaux.
Est-ce la raison pour laquelle votre personnage vous
suit d’une pièce à l’autre?
Oui, tout à fait, même si parfois je ne fais que
l’évoquer. Par exemple, dans la pièce Emilina
Cundiamor, celle-ci critique sévèrement son mari,
Tibor Galarraga. Je me souviens que lorsque le ministre
de la Culture, Abel Prieto, a vu ce monologue, au Musée
des beaux-Arts, il m’a demandé, à la sortie : «Qu’est-ce
que Tibor pense de tout cela?» Cette réflexion m’a donné
l’idée d’approfondir le personnage en question et j’ai
écrit le monologue Tibor Galarraga, comme
l’envers de la médaille. Cette façon d’agir me permet de
revenir sur certains personnages négligés, ou de leur
donner une suite, comme le personnage masculin dans
Alto riesgo. Après ses déboires, que lui arrive-t-il?
J’ai alors écrit La balsa. Il a trahi et n’a plus
sa place ici, il doit partir. Je recherche des
personnages qui sont bien en vie. C’est le cas avec
Maria Antonia. Si je récrivais cette pièce aujourd’hui,
je ne la ferais pas mourir, des femmes de ce calibre ne
meurent pas, elles luttent, elles sont fortes, c’est ce
qui compte.
En fait, cette pièce n’est pas morte…
Vous avez raison. Elle revivra bientôt avec la
compagnie Teatro Caribeño, qui célébrera ses 20 ans en
mars 2010. Ce sera la première fois que je reviens avec
Maria Antonia, dont la mise en scène sera assumée
par l’excellent Roberto Blanco.