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 C U L T U R E L L E S

La Havane. 1 Octobre 2009

Le retour de Mi socio Manolo et de Cheo Malanga

Mireya Castañeda

RECEMMENT, nous avons pu revoir, au théâtre, une nouvelle version d’un grand classique des années 1970, Mi socio Manolo, du dramaturge cubain Eugenio Hernandez Espinosa (Prix national de Théâtre) dont l’action se déroule dans un quartier marginal de La Havane.

Cette nouvelle version est l’œuvre de Sara Maria Cruz et de José Ignacio Leon. Ce dernier assume le rôle de Cheo, tandis que René de la Cruz fils joue celui de Manolo.

Sara Maria Cruz a réussi à situer dans son contexte cette pièce de théâtre, sans en dénaturer l’esprit original, et à donner un nouvel élan aux dialogues, si importants pour comprendre ce qui se passe entre ces deux personnages aux origines modestes, Manolo et Cheo.

Une des grandes réussites de cette mise en scène repose sur la dynamique qui s’établit sur scène entre René de la Cruz fils et José Ignacio de Leon. Le premier réussit à faire la preuve que depuis son apparition dans le film Le Facteur, il a atteint une belle maturité et qu’il est en pleine possession de ses moyens, donnant libre cours à une vaste gamme d’émotions, tandis que le second, avec moins d’expérience sur les planches, dégage néanmoins une forte présence sur scène.

Mais il y a plus en ce moment. Outre le «retour» de Mi socio Manolo, Eugenio Hernandez Espinosa crée une nouvelle œuvre, Cheo Malanga, un monologue dont il est à la fois l’auteur et le metteur en scène.

A l’occasion de cette création, nous avons voulu nous entretenir avec cet auteur, qui nous a donné un autre grand classique, Maria Antonia.

Maître, je voudrais vous demander pourquoi vient-on de recréer sur scène Mi socio Manolo. Quel regard portez-vous sur votre pièce lorsqu’elle est montée par quelqu’un d’autre ou portée au grand écran?

Pour moi, c’est un honneur qu’on s’intéresse à mes œuvres et qu’on veuille les adapter dans n’importe quelle discipline : danse, cinéma, télévision. Cela ne peut que nous encourager, nous, créateurs. J’ai toujours accordé entière liberté à ceux qui veulent adapter mon œuvre, parce je respecte leurs intentions, pour autant que l’essence de l’œuvre, ce que j’ai voulu exprimer, demeure intacte. Parfois, je suis surpris de ce que je peux moi-même découvrir. Il y a parfois des zones d’ombre dont on n’est pas toujours conscient, certains ne s’en préoccupent pas, d’autres y prêtent attention. Parfois cela m’indispose de voir que certains passages que je juge essentiels ne semblent pas retenir l’attention de ce créateur. Mais il y a en quelque sorte une dichotomie qui me plaît. Il y a ceux qui reprennent mon œuvre, la respectent et s’assument comme créateurs. Et il y a aussi ceux qui adoptent un point de vue qui ne coïncide pas avec le mien.

Adapter une œuvre, cela doit signifier qu’elle se maintient bien vivante, toujours actuelle…

Oui, je crois. Ce qui m’intéresse surtout, c’est la dimension humaine dans l’œuvre, j’essaie toujours de l’approfondir, selon les contextes où mes personnages évoluent. Les passions humaines sont immuables, on retrouve toujours l’amour, la haine, la mort, il y a des voleurs, des criminels. Il y a le contexte psychologique et social qui influence les comportements, cela est universel. Ce qui change, c’est comment chaque société interagit sur les individus. Ainsi, les conflits que nous connaissons dans la société cubaine sont loin d’être les mêmes que ceux qu’on retrouve ailleurs. Ce qui nous préoccupe, nous, Cubains, c’est d’être meilleurs chaque jour un peu plus, c’est une question de société.

Parlons de Cheo malanga, votre nouvelle pièce…

Ce monologue m’en a fait voir de toutes les couleurs. C’est une façon de parler, bien sûr… Mais Cheo est un personnage complexe. Je l’ai connu personnellement, sa vie, ses motivations, son histoire, du moins une partie de celle-ci car ce serait le trahir si je racontais tout. Alors il y a inévitablement des zones d’ombre. J’ai construit un personnage, avec son histoire personnelle, l’histoire d’un homme dont le passé est un échec et qui n’arrive pas à se réaliser dans le présent, même s’il en a toutes les capacités. Il comprend qu’avec la Révolution, il a la possibilité de changer tout cela et il tente de le faire, mais lorsqu’il y arrive, il n’est pas réellement préparé. Ce n’est pas tout le monde qui y est préparé parce que les changements sont vertigineux. Ceux-ci se produisent sans qu’on s’y attende, parce que notre pensée n’est pas toujours aussi rapide, parce que nous réagissons plus lentement. Il faut être à bord du train qui roule mais il arrive parfois que l’un d’entre nous en tombe. C’est le cas de Cheo, il ne comprend pas la dynamique des changements et demeure accroché au passé. C’est un fait très douloureux, selon moi : ne pas comprendre que le présent est une projection de l’avenir. Il y en a qui demeurent ainsi plongés dans leur passé, croyant que celui-ci les aidera à vivre au présent. Ces gens ne comprennent pas qu’ils meurent ainsi à petit feu.

Comment vous est venue l’idée d’écrire ce monologue?

J’ai vu l’adaptation qu’a faite Silvano Suarez de Mi socio Manolo, avec Pedro Renteria et Mario Balmaceda et j’ai été impressionné par la façon dont Renteria joue le personnage de Cheo. Le temps a passé et je me suis demandé comment Cheo réagirait s’il était plongé dans une histoire semblable. Il sombrerait dans la folie, se retrouverait en prison, ou disparaîtrait à tout jamais? On ne connaît que ce qui nous est raconté dans Mi socio Manolo. Peut-on faire une radioscopie de ce personnage pour connaître quelles furent ses motivations sociales et philosophiques? Que s’est-il passé pour qu’il en vienne à songer à tuer son ami? Je me suis donc mis à fouiller son passé, je me suis plongé dans ses contradictions. C’est un personnage réellement tragique, car il est demeuré accroché à son passé. La vie lui a fourni l’occasion de quelque chose de meilleur mais il est incapable de l’assumer, et lorsqu’il tue Manolo, ce n’est pas parce qu’il est en conflit avec la victime, c’est parce qu’il est en conflit avec lui-même.

Une pièce tout en monologue, ça vous plaît?

J’aime le monologue pour deux raisons. Premièrement cela vous donne une liberté totale. Comme metteur en scène, je travaille avec un comédien ou une comédienne et cela me donne plus de flexibilité dans le temps. Cela permet une relation plus profonde, je le sens. Mais comme je suis également l’auteur, ce genre permet de m’adapter plus facilement parce que le comédien, au départ, a une meilleure connaissance de ce que j’attends de lui, du personnage. Il se sent plus à l’aise avec le texte, il peut mettre l’emphase sur certaines questions, sauter une phrase ou deux au besoin… Le monologue me permet d’approfondir mon personnage. Lorsqu’on écrit une pièce à plusieurs personnages, comme je l’ai déjà fait, on est fatalement limité, tel personnage aurait mérité un meilleur traitement, il aurait pu avoir une dimension plus profonde, mais ce n’est pas possible, la structure ne le permet pas, tandis qu’avec le monologue, on peut le faire, on peut jouer sur plusieurs niveaux.

Est-ce la raison pour laquelle votre personnage vous suit d’une pièce à l’autre?

Oui, tout à fait, même si parfois je ne fais que l’évoquer. Par exemple, dans la pièce Emilina Cundiamor, celle-ci critique sévèrement son mari, Tibor Galarraga. Je me souviens que lorsque le ministre de la Culture, Abel Prieto, a vu ce monologue, au Musée des beaux-Arts, il m’a demandé, à la sortie : «Qu’est-ce que Tibor pense de tout cela?» Cette réflexion m’a donné l’idée d’approfondir le personnage en question et j’ai écrit le monologue Tibor Galarraga, comme l’envers de la médaille. Cette façon d’agir me permet de revenir sur certains personnages négligés, ou de leur donner une suite, comme le personnage masculin dans Alto riesgo. Après ses déboires, que lui arrive-t-il? J’ai alors écrit La balsa. Il a trahi et n’a plus sa place ici, il doit partir. Je recherche des personnages qui sont bien en vie. C’est le cas avec Maria Antonia. Si je récrivais cette pièce aujourd’hui, je ne la ferais pas mourir, des femmes de ce calibre ne meurent pas, elles luttent, elles sont fortes, c’est ce qui compte.

En fait, cette pièce n’est pas morte…

Vous avez raison. Elle revivra bientôt avec la compagnie Teatro Caribeño, qui célébrera ses 20 ans en mars 2010. Ce sera la première fois que je reviens avec Maria Antonia, dont la mise en scène sera assumée par l’excellent Roberto Blanco.

 

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