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Lecuona, le plus reconnu des
musiciens cubains
PAR
RAFAEL LAM, spécialement pour Granma
international
ERNESTO
Lecuona est le plus largement reconnu des
musiciens cubains. Des chansons comme Siboney,
Malagueña, Damisela encantadora, Siempre en mi
corazón, Arrrullo de palma ont été
entendues dans le monde entier. Cuba a fêté cette
année le 110ème anniversaire de sa naissance, le 6
août 1895, à Guanabacoa.
De véritables
spécialistes tels que María Antonieta Enríquez,
Hilario González, Pedro Simón, Orlando Martínez et
Carmela de León ont écrit sur Lecuona et ont
relevé la manière souvent erronée dont l’oeuvre du
compositeur a été perçue par des musicologues
imbus de tradition européenne.
On parle de
musique "semi-classique" ou de "classique-populaire",
mais un peu comme s’il en coûtait de juxtaposer
ces deux derniers mots. José Ardévol n’y va pas
par quatre chemins. «Non, il n’a pas sa place
dans le monde de la musique classique».
Laissons
Lecuona répondre à ceux qui lui tournaient ainsi
le dos: «Vous savez, quand j’analyse ce qu’on
dit de ma musique, je suis presque convaincu, je
tombe d’accord avec mes critiques. Mais ce qui est
bizarre, c’est que des millions de personnes ne
sont pas d’accord avec nous!»
Le
compositeur de Guanabacoa écrivit la musique qu’il
portait en lui, avec ces danses afro-cubaines, à
une époque où l’art noir était tabou. «Oui,
j’ai été le premier à transcrire sur la portée
musicale le tambour de la conga des Noirs esclaves
pour le jouer au clavier. Dès 1911 les critiques
ont plu, ce qui ne m‘a pas empêché de composer des
pièces comme La comparsa, Danza negra, Danza
Lucumí; on estimait alors qu’il fallait
cultiver la musique ultra-classique, et les
chanteurs ne pouvaient chanter autre chose que
Puccini ou Donizetti.»
Alejo
Carpentier, qui prit toujours la défense des
valeurs populaires, rappelait que les classiques
européens composaient un peu de tout «et ne
croyaient pas tomber bas lorsqu’ils produisaient
de la musique agréable ou légère. Ils cherchaient
seulement à composer le mieux possible. Pour
gagner de l’argent, ils s’aventuraient aussi bien
sur le terrain du tragique que sur celui de
l’opéra bouffe».
Lecuona ne
ressemble à personne, mais s’il faut le comparer
les noms qui viennent à l’esprit sont ceux de
véritables colosses: George Gershwin, Ari Barroso,
Oscar Strauss, Ruperto Chapí.
En tant qu’interprète
il avait des dons exceptionnels: une technique
hors pair et une puissante force d’expression. «Lecuona
est une des figures légendaires de l’histoire de
notre musique, écrit Hilario González. On a parlé
d’un mécanisme merveilleux en particulier pour les
octaves à deux mains, de son jeu de pédales
impeccable, de la gamme intense et infinie de ses
sonorités et d’un rythme intérieur incroyable. Sa
virtuosité était proverbiale, il avait un style
très personnel, une expressivité élégante, une
musicalité absolue et l’effet sur l’auditoire
était sans pareil. S’il avait voulu se consacrer à
l’interprétation et s’il avait vécu dans un milieu
plus propice à ce choix, il figurerait aujourd’hui,
sans le moindre doute, parmi les plus grands
pianistes du XXè siècle. Ce qui
constitue une vérité incontestable, c’est qu’il
est et restera le plus notoire des compositeurs de
notre musique.»
Sa grande
étape de concertiste se situe de 1915 à 1932. Il
avait inscrit à son répertoire les pièces les plus
représentatives de la musique nationale et
internationale. Le témoignage de son génie est
resté gravé sur des disques. Il a mérité les
éloges de Paderewski et de Rubinstein, qui aurait
dit après l’avoir écouté: «je ne sais qui
admirer davantage: le pianiste génial ou le
sublime compositeur.»
Leo Brouwer,
héritier de Lecuona, a écrit: «Le grand maître
Cortot avait dit de lui à Paris: ‘il n’y avait
rien à enseigner à Ernesto’. Peu après ils se
retire mystérieusement et c’est alors qu’apparaissent
les thèmes inoubliables que nous avons tous
fredonnés. Lecuona vivait caché dans la campagne
quand il n’était pas en tournée. «Je ne veux
pas être le plus grand pianiste du monde mais le
plus connu des compositeurs cubains», avait-il
affirmé un jour. Et Ernesto atteint ses objectifs.
Selon son
biographe Orlando Martínez, il avait une
personnalité particulière. Doué d'un incroyable
magnétisme, il était séduisant et avait un regard
très expressif. Parfois arrogant, ironique, il ne
tombait jamais dans la pédanterie et se montrait
très respectueux des formes. Il s’habillait
simplement mais avec élégance, marchait lentement,
fumait beaucoup, ne prenait jamais d’alcool.
Réservé, il se dégageait de lui un mystère qui
attirait l’attention. Il avait un faible pour les
objets d’art chinois et il a accumulé dans une
pièce de nombreux objets rapportés de ses voyages
à l’étranger. Il rangeait les papiers de valeur
dans un secrétaire laqué.
Sympathique,
fin, affectueux, il n’a jamais mené une vie
sociale très active. Vivant seul, il détestait la
foule et lui préférait largement les réunions
intimes, pendant lesquelles il était capable de
composer tout en bavardant. On ne le voyait ni à
des cérémonies publiques ni même à des concerts.
Sensible aux éloges, il imposait le respect et
éprouvait de la satisfaction à toucher la
sensibilité populaire. Imperméable aux critiques
adverses, il se faisait une idée très juste de ses
possibilités et savait jusqu’où il pouvait aller.
Lecuona est
tenu pour le plus largement diffusé des
compositeurs cubains. Gabriel García Márquez l’a
dit: «quand on conquiert le monde, ce n’est pas
un hasard». Sa musique a retenti au Bolchoï de
Moscou, au Palais de Pékin et aux alentours de la
Grande Muraille, dans le film Amarcord (par Nino
Rota), chez les Rois d’Espagne, au Hollywood Bowl,
en Amazonie et dans les aéroports du monde.
Il a goûté à
tous les styles: opéra, opérette, revue musicale,
zarzuela, valse, son, tango congo, suites,
chansons de rues, préludes, poèmes symphoniques,
habaneras, lamentos, danses espagnoles, danses
afro-cubaines, couplets, congas, concertos
instrumentaux, oeuvres destinées aux enfants. «J’ai
toujours créé ma musique à partir d’une conception
abstraite pour suggérer des formes ou évoquer les
caractéristiques des coutumes populaires d’une
nation.»
Quelques-uns
critiquent les textes de ses chansons. Le poète
auquel il a le plus souvent fait appel est Gustavo
Sanchez Galarraga, surtout pendant sa première
époque. Le thème constant de ces chansons est,
selon la coutume universelle, l’amour. Galarraga
mourut à l’âge de 41 ans. Il trouvait parfois des
idées géniales mais recherchait souvent le succès
facile, ce qui ne l’empêchait pas de maîtriser les
règles de la métrique.
L’héritage de
Lecuona fait partie des fondations de la musique
cubaine. Il reste un des plus grands compositeurs
d’Amérique et appartient à la même race qu’Alejo
Carpentier, Leo Brouwer ou Fernando Ortiz: des
fondateurs, des formateurs, des promoteurs, des
créateurs¼ inoubliables. |