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C U L T U R E L L E S

La Havane. 20 Octobre 2005

 

XXe FESTIVAL DE MUSIQUE CONTEMPORAINE DE LA HAVANE
Des premières, des invités, et un public?

PAR MIREYA CASTAÑEDA, de Granma international

LE Festival de musique contemporaine de La Havane arrive à sa vingtième année, et c’est déjà tout un exploit, et pas seulement pour Cuba, comme le fait remarquer à juste titre son président le chef d’orchestre Guido Lopez Gavilan. La continuité est presque toujours le talon d’Achille de ce genre de rencontres, qu’il s’agisse de danse, de musique, de théâtre ou de littérature.

Il a sans doute fallu toute la constance des compositeurs et instrumentistes de l’île, convoqués par l’Union des écrivains et des artistes de Cuba (UNEAC), pour arriver à vingt festivals avec une qualité qui a constamment suscité la volonté de participation de leurs collègues d’autres pays, au-delà de difficultés et de critères qui n’ont rien à voir avec l’art.

Le programme du festival de cette année était alléchant: compositions cubaines, musique de chambre, électro-acoustique et pièces pour guitares; les invités, quant à eux, étaient porteurs de propositions : le tango d’hier et d’aujourd’hui, musique pour guitares d’Amérique latine, musique du Canada et d’Autriche.

Pour le concert inaugural, au theâtre Amadeo Roldan, l’Orchestre symphonique a interprété des œuvres de Fariñas, Rugeles, De Elias, Vazquez et Posada, sous la baguette du venezuélien Alfredo Rugeles et avec pour soliste un de ses concitoyens, le baryton William Alvarado. Plusieurs compositeurs cubains présentaient en première leurs plus récentes créations: Jorge Lopez Marin (Rumor de fantasmas), Alfredo Diez Nieto (In memoriam a mi madre), Ariel Valera (Meditación y fiesta) et Roberto Valera (Colhuacan).

Le Concerto pour tres et orchestre, d’Efrain Amador, a retenu l’attention de tous: c’était la première fois que cette petite guitare à trois cordes, entre les mains d’Amador en personne, se haussait au rang de soliste avec un orchestre symphonique. Le concert qui avait pour protagoniste le tango (des oeuvres de de Piazzolla, Berstein, Gardel), avec l’Argentin Gabriel Sivak (accordéon et piano) et l’Uruguayen Fernando Fiszbein (guitare) a aussi été très bien accueilli.

Lopez Gavilan avait prévenu son monde: cette fois, il n’y aurait pas d’invités nord-américains. «On savait qu’ils n’en obtiendraient pas l’autorisation. Des solistes et des compositeurs souhaitaient venir, comme d’habitude¼ C’est une situation gênante et illogique, totalement étrangère à l’histoire culturelle et musicale de nos deux pays qui ont toujours entretenu des liens artistiques.»

QUEL PUBLIC ASSISTE AUX CONCERTS?

Les concerts de ce festival ont toujours trouvé un public, mais¼ y a-t-il à Cuba une véritable acceptation de la musique contemporaine? Le public la connaît-elle? Deux questions auxquelles répondent trois compositeurs: Guido Lopez Gavilan, José Loyola et Roberto Valera, ainsi que la musicologue Maria Elena Vinueza.

Lopez Gavilan: C’est vrai, la musique contemporaine ne fait pas courir les foules, le regetton sera toujours plus populaire qu’une oeuvre de Varela, Loyola ou Diez Nieto, je n’en doute pas un instant. La musique contemporaine est celle de demain: on pense à ce qu’on veut dire aujourd’hui et on le dit, même si le public n’y est pas encore habitué. Roldan ou Caturla sont aujourd’hui des classiques cubains, mais quand ils présentaient leurs œuvres en première, c'était un scandale. C'est d'ailleurs tout aussi vrai pour Stravinski ou Mozart, et pour tout ce qui rompt avec l’inertie. Ce festival a pour mission d’innover. Maintenant, force est de constater, et c’est une bonne nouvelle, que les jeunes sont de plus en plus nombreux à s’y intéresser: ils sont eux-mêmes musiciens, ou étudiants, le fait est qu’ils ont envie d’entendre du nouveau. Nous avons fait plus d’une fois salle comble: cela dépend de l’œuvre, de l’orchestre, du soliste. La salle Caturla a parfois «débordé», et elle compte pourtant 300 places. Notre public est jeune, et il grandit.

Varela : Il y a là matière à polémique. Notre festival n’en est plus à ses premiers pas, quand «contemporaine» voulait dire «d’avant-garde» et qu’on n’entendait que des pièces expérimentales. Maintenant, l’idée de la contemporanéité s’est faite plus temporelle et moins esthétique. Nous avons, certes, des oeuvres expérimentales, d’autres populaires, et d’autres parfois inspirées de la pensée musicale du siècle dernier. Nous sommes contre l’étroitesse de vues: dans la musique contemporaine, il doit y en avoir pour tous les goûts, parce qu’en fin de compte, la musique, c’est l’homme.

Loyola: Quelle que soit l’époque un compositeur ne travaille jamais pour demain, il compose pour faire entendre et comprendre sa musique au moment où il l’écrit. La musique a une fonction sociale. L’UNEAC (dont Loyola est le vice-président) a eu l’idée de ces festivals pour stimuler cette musique et la faire entendre de beaucoup. Si elle reste le fait de minorités, cela est circonstanciel. La musique d’avant-garde dont parlait Varela est très difficile, et pourtant, les salles étaient pleines à craquer. Et toutes les générations étaient représentées, parce qu’on ne fait pas de la musique pour telle ou telle génération. La musique, c’est de la musique et cela s’adresse aux gens qui ont de la sensibilité. Elle doit atteindre le public sans faire de concessions esthétiques. Les festivals ont aussi cette mission. Si un jour nous avons trois cents personnes dans la salle et cinquante le lendemain, il ne faut pas se croiser les bras. Non, nos concerts ne s’adressent pas à une poignée de spécialistes, mais à tous.

Maria Elena Vinueza (directrice du département de musique de la Casa de las Américas): Je crois que ces festivals de musique contemporaine sont l’occasion, pour créateurs et public, de se rencontrer. On y entend le fruit du travail de toute une année. C’est une curatelle. C’est la possibilité pour tous, professionnels et amateurs, de voir les manières, les tendances, les visions de la musique contemporaine cubaine. La Havane a le privilège de compter des salles telles que la Basilique de St François, le théâtre Amadeo Roldan, qui présentent constamment des œuvres intéressant l’ensemble du public, mais le Festival, c’est l’occasion d’approcher la création: aussi bien le travail du compositeur que celui des interprètes qui font des efforts immenses, car ce n’est pas la même chose que de toucher le public avec des œuvres de Haydn, Mozart ou Beethoven. C’est un moment d’effervescence où créateurs et interprètes tentent de toucher le public avec ce qui les motive eux-mêmes le plus. Quand un créateur décide de diriger telle oeuvre et non telle autre, c’est une proposition concrète qu’il fait au public, il y a interaction, et parfois provocation. On dit que la musique de chambre ou symphonique n’intéresse pas les foules, et je ne suis absolument pas d’accord. Un jour on rencontre une pièce musicale, on ne sait pas qui l’a faite ni comment, mais on sait, même si elle est très contemporaine, qu’elle fait partie de notre vie, de nos habitudes. Nos enfants n’ont-ils pas grandi en voyant des dessins animés dont la musique avait été composée par Carlos Fariña ou Roberto Varela? Et ils ont ces musiques en tête, comme quelque chose de parfaitement naturel¼ Il existe des préjugés contre la musique contemporaine qui ne favorisent pas le dialogue intense avec le public.

Toujours est-il que ce XXe festival de La Havane a présenté un panorama très varié de la musique contemporaine cubaine et internationale. Les salles de concert ne sont pas vides, mais la polémique sur le public reste ouverte.
 

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