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XXe FESTIVAL DE MUSIQUE
CONTEMPORAINE DE LA HAVANE
Des
premières, des invités, et un public?
PAR
MIREYA CASTAÑEDA, de Granma international
LE Festival de musique
contemporaine de La Havane arrive à sa vingtième
année, et c’est déjà tout un exploit, et pas
seulement pour Cuba, comme le fait remarquer à
juste titre son président le chef d’orchestre
Guido Lopez Gavilan. La continuité est presque
toujours le talon d’Achille de ce genre de
rencontres, qu’il s’agisse de danse, de musique,
de théâtre ou de littérature.
Il a sans doute fallu
toute la constance des compositeurs et
instrumentistes de l’île, convoqués par l’Union
des écrivains et des artistes de Cuba (UNEAC),
pour arriver à vingt festivals avec une qualité
qui a constamment suscité la volonté de
participation de leurs collègues d’autres pays, au-delà
de difficultés et de critères qui n’ont rien à
voir avec l’art.
Le programme du festival
de cette année était alléchant: compositions
cubaines, musique de chambre, électro-acoustique
et pièces pour guitares; les invités, quant à eux,
étaient porteurs de propositions : le tango d’hier
et d’aujourd’hui, musique pour guitares d’Amérique
latine, musique du Canada et d’Autriche.
Pour le concert inaugural,
au theâtre Amadeo Roldan, l’Orchestre
symphonique a interprété des œuvres de Fariñas,
Rugeles, De Elias, Vazquez et Posada, sous la
baguette du venezuélien Alfredo Rugeles et avec
pour soliste un de ses concitoyens, le baryton
William Alvarado. Plusieurs compositeurs cubains
présentaient en première leurs plus récentes
créations: Jorge Lopez Marin (Rumor de
fantasmas), Alfredo Diez Nieto (In memoriam
a mi madre), Ariel Valera (Meditación
y fiesta) et Roberto Valera (Colhuacan).
Le Concerto pour tres
et orchestre, d’Efrain Amador, a retenu
l’attention de tous: c’était la première fois que
cette petite guitare à trois cordes, entre les
mains d’Amador en personne, se haussait au rang de
soliste avec un orchestre symphonique. Le concert
qui avait pour protagoniste le tango (des oeuvres
de de Piazzolla, Berstein, Gardel), avec
l’Argentin Gabriel Sivak (accordéon et piano) et
l’Uruguayen Fernando Fiszbein (guitare) a aussi
été très bien accueilli.
Lopez Gavilan avait
prévenu son monde: cette fois, il n’y aurait pas
d’invités nord-américains. «On savait qu’ils n’en
obtiendraient pas l’autorisation. Des solistes et
des compositeurs souhaitaient venir, comme
d’habitude¼ C’est une situation gênante et
illogique, totalement étrangère à l’histoire
culturelle et musicale de nos deux pays qui ont
toujours entretenu des liens artistiques.»
QUEL PUBLIC ASSISTE AUX
CONCERTS?
Les concerts de ce
festival ont toujours trouvé un public, mais¼ y
a-t-il à Cuba une véritable acceptation de la
musique contemporaine? Le public la connaît-elle?
Deux questions auxquelles répondent trois
compositeurs: Guido Lopez Gavilan, José Loyola et
Roberto Valera, ainsi que la musicologue Maria
Elena Vinueza.
Lopez Gavilan:
C’est vrai, la musique contemporaine ne fait pas
courir les foules, le regetton sera toujours plus
populaire qu’une oeuvre de Varela, Loyola ou Diez
Nieto, je n’en doute pas un instant. La musique
contemporaine est celle de demain: on pense à ce
qu’on veut dire aujourd’hui et on le dit, même si
le public n’y est pas encore habitué. Roldan ou
Caturla sont aujourd’hui des classiques cubains,
mais quand ils présentaient leurs œuvres en
première, c'était un scandale. C'est d'ailleurs
tout aussi vrai pour Stravinski ou Mozart, et pour
tout ce qui rompt avec l’inertie. Ce festival a
pour mission d’innover. Maintenant, force est de
constater, et c’est une bonne nouvelle, que les
jeunes sont de plus en plus nombreux à s’y
intéresser: ils sont eux-mêmes musiciens, ou
étudiants, le fait est qu’ils ont envie d’entendre
du nouveau. Nous avons fait plus d’une fois salle
comble: cela dépend de l’œuvre, de l’orchestre, du
soliste. La salle Caturla a parfois «débordé», et
elle compte pourtant 300 places. Notre public est
jeune, et il grandit.
Varela
: Il y a là matière à
polémique. Notre festival n’en est plus à ses
premiers pas, quand «contemporaine» voulait dire
«d’avant-garde» et qu’on n’entendait que des
pièces expérimentales. Maintenant, l’idée de la
contemporanéité s’est faite plus temporelle et
moins esthétique. Nous avons, certes, des oeuvres
expérimentales, d’autres populaires, et d’autres
parfois inspirées de la pensée musicale du siècle
dernier. Nous sommes contre l’étroitesse de vues:
dans la musique contemporaine, il doit y en avoir
pour tous les goûts, parce qu’en fin de compte, la
musique, c’est l’homme.
Loyola:
Quelle que soit l’époque un compositeur ne
travaille jamais pour demain, il compose pour
faire entendre et comprendre sa musique au moment
où il l’écrit. La musique a une fonction sociale.
L’UNEAC (dont Loyola est le vice-président) a eu
l’idée de ces festivals pour stimuler cette
musique et la faire entendre de beaucoup. Si elle
reste le fait de minorités, cela est
circonstanciel. La musique d’avant-garde dont
parlait Varela est très difficile, et pourtant,
les salles étaient pleines à craquer. Et toutes
les générations étaient représentées, parce qu’on
ne fait pas de la musique pour telle ou telle
génération. La musique, c’est de la musique et
cela s’adresse aux gens qui ont de la sensibilité.
Elle doit atteindre le public sans faire de
concessions esthétiques. Les festivals ont aussi
cette mission. Si un jour nous avons trois cents
personnes dans la salle et cinquante le lendemain,
il ne faut pas se croiser les bras. Non, nos
concerts ne s’adressent pas à une poignée de
spécialistes, mais à tous.
Maria Elena Vinueza
(directrice du département de musique de la
Casa de las Américas): Je crois que ces
festivals de musique contemporaine sont
l’occasion, pour créateurs et public, de se
rencontrer. On y entend le fruit du travail de
toute une année. C’est une curatelle. C’est la
possibilité pour tous, professionnels et amateurs,
de voir les manières, les tendances, les visions
de la musique contemporaine cubaine. La Havane a
le privilège de compter des salles telles que la
Basilique de St François, le théâtre Amadeo
Roldan, qui présentent constamment des œuvres
intéressant l’ensemble du public, mais le
Festival, c’est l’occasion d’approcher la création:
aussi bien le travail du compositeur que celui des
interprètes qui font des efforts immenses, car ce
n’est pas la même chose que de toucher le public
avec des œuvres de Haydn, Mozart ou Beethoven.
C’est un moment d’effervescence où créateurs et
interprètes tentent de toucher le public avec ce
qui les motive eux-mêmes le plus. Quand un
créateur décide de diriger telle oeuvre et non
telle autre, c’est une proposition concrète qu’il
fait au public, il y a interaction, et parfois
provocation. On dit que la musique de chambre ou
symphonique n’intéresse pas les foules, et je ne
suis absolument pas d’accord. Un jour on rencontre
une pièce musicale, on ne sait pas qui l’a faite
ni comment, mais on sait, même si elle est très
contemporaine, qu’elle fait partie de notre vie,
de nos habitudes. Nos enfants n’ont-ils pas grandi
en voyant des dessins animés dont la musique avait
été composée par Carlos Fariña ou Roberto Varela?
Et ils ont ces musiques en tête, comme quelque
chose de parfaitement naturel¼ Il existe des
préjugés contre la musique contemporaine qui ne
favorisent pas le dialogue intense avec le public.
Toujours est-il que ce XXe
festival de La Havane a présenté un panorama très
varié de la musique contemporaine cubaine et
internationale. Les salles de concert ne sont pas
vides, mais la polémique sur le public reste
ouverte.
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