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L'EX-SÉNATEUR
CANADIEN JACQUES HÉBERT :
Le blocus est «d'une incroyable
indécence!»
• L'ex-sénateur
canadien Jacques Hébert, célèbre dans son pays comme
champion des causes justes, s'est trouvé à La Havane
un «coin de tranquilité» où il se réfugie pour
écrire • «La personnalité de Fidel Castro, son
courage, l'histoire extraordinaire que constitue sa
vie était quelque chose qui impressionnait Trudeau...»
PAR
JEAN-GUY ALLARD, spécialement pour Granma
international
«COMMENT le pays le plus puissant du monde
peut-il s'acharner à écraser un petit pays de 11
millions d'habitants? C'est d'une incroyable
indécence!», répond Jacques Hébert lorsqu'on lui
demande ce qu'il dirait à un groupe de dirigeants
nord-américains de bonne foi qui s'interrogerait sur
la question de Cuba.
Et il continue: «Comment peut-on maintenir un
tel blocus durant plus de 40 ans? On pourrait peut-être
concevoir qu'un président plus à droite qu'un autre
maintienne un blocus pour un an en se cherchant des
votes en Floride ou autre chose, mais persister
durant plus de 40 ans, avec des lois comme la Helms-Burton
et toutes ces saloperies pour écraser un petit pays,
ça dépasse les bornes».
Dans le petit appartement qu'il loue dans le
quartier havanais du Nuevo Vedado, où il a trouvé
son «coin de tranquilité» pour se consacrer à
écrire (il est l'auteur d'innombrables bouquins), le
sénateur canadien 'à la retraite' ne laisse pas ses
80 ans freiner la passion qui l'a toujours inspiré
quand, en d'innombrables occasions, il a défendu des
causes justes.
Il en a été ainsi toute sa vie et c'est ainsi que
les Canadiens le connaissent de Halifax à Vancouver.
IL PARTAGE AVEC TRUDEAU LA PASSION DU VOYAGE
Il a parcouru le monde
depuis 1946, au lendemain de la guerre.
En 1947, il rencontre le futur Premier ministre
canadien Pierre Trudeau. Entre les deux jeunes
intellectuels se crée une profonde amitié,
précisément pour leur passion commune du voyage.
«Les gens ne partaient pas beaucoup du Canada
à l'époque et, dans cette période-là, j'avais fait
un voyage de 14 mois en Amérique latine, par la
route, et puis j'avais écrit des articles dans
La Patrie, un hebdomadaire qui avait un tirage
énorme à l'époque».
Il dirige un hebdomadaire populaire, «un
journal de combat» auquel Pierre Trudeau
collabore fréquemment.
En 1960, il se joint à Trudeau dans un voyage
audacieux à la République populaire de Chine alors
virtuellement victime d'un blocus du monde
industrialisé.
«Ceux qui avaient organisé le voyage étaient
des sympathisants de la Chine qui cherchaient à
intéresser des personnes un peu connues, avec
beaucoup de difficultés. Tout le monde refusait
parce que voyager en Chine à ce moment-là équivalait
à se brûler. J'avais un journal, Trudeau enseignait
à l'Université. Il avait voyagé en URSS et,
brièvement, en Chine une première fois, et j'avais
voyagé en Pologne, de telle sorte que nous n'avions
plus rien à perdre».
Au retour, ils publient ce qui sera un
best-seller de l'époque:
Deux innocents en Chine rouge.
Le périple et son
récit scandalisent la bourgeoisie d'extrême-droite
qui domine alors la province francophone du Québec
où il est né et où il a toujours vécu. Tous deux
sont dénoncés comme «communistes» jusque par
les jésuites de la très influente revue Relations.
Mais rien, jamais, n'empêchera Hébert de défendre
les causes justes.
En 1963, il publie J'accuse les assassins de
Coffin, prenant la défense d'un humble citoyen
de la péninsule de la Gaspésie, accusé sans preuves
de l'assassinat de deux chasseurs nord-américains et
pendu. Le livre est si dur envers l'appareil
judiciaire que son auteur est inculpé et condamné à
la prison par la magistrature.
LA GRANDE AVENTURE DE 'JEUNESSE CANADA-MONDE'
Quand Trudeau se joint au monde politique fédéral,
avec le gouvernement du Premier ministre Lester B.
Pearson, il le fait avec deux de ses amis, le
journaliste Gérard Pelletier et le syndicaliste Jean
Marchand. Hébert s'abstient: «J'avais mon journal
et cinq enfants en bas âge!».
Il dirige successivement et avec un grand succès
populaire deux maisons d'édition, une activité qui
le conduit à la présidence de l'Association
canadienne des éditeurs.
En avril 1983, il est nommé au Sénat du Canada,
un poste alors à vie. Mais le Jacques Hébert rebelle
ne perd pas pour autant son ardeur.
Qaund un gouvernement conservateur décide
d'éliminer du budget fédéral le programme Katimavik
destiné à la jeunesse, il mène, aux portes mêmes du
très austère sénat, une grève de la faim de 21 jours!
Le gouvernement maintiendra sa décision mais, le
plus important, Hébert sauvera le programme qu'il a
lui-même conçu, encouragé et développé, Juventud
Canada-Mundo (JCM).
Un projet qui permet, aujourd'hui plus que jamais,
de faire découvrir le monde à plus de 1 000 jeunes,
tant du Canada que de 25 autres pays.
«JE REVIENDRAI TOUJOURS À LA HAVANE»
Quand meurt Pierre Trudeau à la fin de l’année
2000, Jacques Hébert se trouvera parmi les porteurs
du cercueil du plus célèbre Premier ministre
canadien du siècle dernier. Avec Fidel Castro, Jimmy
Carter et l'Aga Khan.
«Il est certain que la personnalité de Fidel
Castro, son courage, l'histoire extraordinaire que
constitue sa vie, est le genre de choses qui
impressionnait Trudeau... qui n'était pas facile à
impressionner parce qu'il était lui-même
impressionnant comme personnage. Mais Fidel l'a
toujours touché et ça s'est vu quand il est venu et
ça a aussi paru lorsqu'il est revenu».
Hébert, qui a été proposé au Prix Nobel de la
Paix en 2002, ne se laisse pas impressionner par les
campagnes de presse qui sont menées à l'extérieur
par les ennemis de la Révolution cubaine.
`«Il y a des choses à Cuba que j'aime moins
que d'autres, c'est évident. Mais il y a plus de
choses que j'aime que de choses que je n'aime pas.
Et c'est pour ça que je suis ici.»
«On oublie que les Cubains se sentent menacés.
On le serait à moins quand on écoute ce que disent
Bush et toute l'extrême droite nord-américaine.
C'est d'une agressivité totale».
«Si j'étais cubain, je me sentirais menacé.
Alors, s'ils se sentent menacés, ils ont le droit de
se protéger, de faire des choses qu'ils ne feraient
sans doute pas en dehors de ce contexte».
Et cet amour de La Havane, jusqu'à quand durera-t-il?
«Je reviendrai toujours à La Havane. Toujours!»,
conclut Hébert, visiblement heureux dans son refuge
havanais. •
Le sénateur et sa comtesse
DANS le quartier havanais du Nuevo Vedado,
Jacques Hébert trouve un «refuge» où il peut
écrire «huit heures par jour, à peine distrait
par le chant des merles moqueurs et le parfum des
lys».
Il a terminé là ses deux derniers livres et
rédige en ce moment la surprenante histoire d'une
comtesse havanaise (il l'appelle familièrement «ma
comtesse») dont il a découvert l'existence par
hasard dans l'antique cloître du Couvent de Santa
Clara, dans la Vieille Havane.
«Née en 1790, l'année de la
Révolution française», la comtesse de Merlin,
née María de la Merced Santa Cruz y Montalvo avait
été confiée aux religieuses du couvent par ses
parents, des aristocrates qui partaient pour Madrid,
préférant les plaisirs de la cour espagnole à leur
vie quelque peu ennuyeuse bien que privilégiée de la
colonie antillaise. Elle avait alors 10 ans.
Elle vit dans l'amère austérité du
cloître que dirige sa tante jusqu'à ce que, après un
an et demi, elle arrive à s'échapper par la petite
ouverture par laquelle les soeurs reçoivent la
communion.
L'enfant se réfugie alors dans la
maison de sa grand-mère qui l'adore.
Le père, découvrant la situation au
cours d'une visite dans l'île, amène la petite Maria
de la Merced à Madrid où la mère est dame d'honneur
de la reine à la cour de Charles IV, se partageant
entre plusieurs amants avec la complaisance d'un
mari qui se satisfait de l'obtention de certains
honneurs.
Quand le frère de Napoléon, Joseph,
reçoit la couronne espagnole, la jeune femme se
trouve parmi cette partie de la noblesse qui accepte
l'arrivée du gouvernant français «non par
trahison mais bien parce qu'elle considère qu'il
représente un progrès, une façon de sortir des
Bourbons, dictateurs absolus, dans une Espagne où il
y avait 90% d'analphabètes».
Mais avec l'effondrement de l'empire
napoléonien, María de la Merced doit fuir en France
«à dos d'âne». Elle se marie alors avec un
général que Napoléon a fait comte, Merlin, «une
sorte d'arriviste qui ne l'aime pas et qui abuse
d'elle».
À Paris, elle entretient un salon
littéraire où elle reçoit les plus célèbres
intellectuels de l'époque. Sand, Musset, La Fayette,
Rossini, Balzac et même le jeune Victor Hugo
fréquentent ce lieu.
«La comtesse était d'une
incroyable beauté et, de plus, elle chantait de
manière admirable. Rossini jouait au piano tandis
qu'elle chantait ses oeuvres».
María de la Merced terminera ses
jours en 1852 et sera inhumée au célèbre cimetière
parisien du Père-Lachaise. |